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On a failli assassiner le maire!

 Nous sommes le 21 novembre 1815 1. Il est dix heures du soir. Dans la petite ruelle qui relie la rue du Rebelli à la rue du chemin d'Ille, des cris retentissent. Ils proviennent de la cuisine de la maison Chauvet. On entend « Fais ce que tu voudras, je suis chez toi mais je ne te crains pas, tu es un pillard, je me f... de toi, tu me le payeras. » et la porte s'ouvre pour laisser passer un certain Jean Montferrand dit maréchal, rouge de colère qui s'enfonce dans la nuit en criant qu'il saurait venger son oncle. 

La fenêtre de la cuisineLe préfet est alerté.

 Cette relation des faits est celle de Louis Chauvet, maire de Caramaing dans une lettre qu'il écrit au préfet le 23 novembre pour se plaindre d'une violation de domicile et des menaces de mort reçues ce soir-là. Il sollicite la protection de la police et en profite, une fois de plus, pour demander au représentant de l'état de débarrasser la paroisse de son mauvais curé.

Car Jean Montferrand maréchal est le neveu du curé Jean Damien Monferrand. Il a pénétré dans le domicile de Louis Chauvet, toujours d'après ce dernier 2, «  l'air égaré, portant une lettre pliée à la main. Voici, m'a t-il dit, une lettre infâme que Monseigneur l'évêque vient d' adresser à mon oncle par laquelle il lui annonce que tu l'accuses d'avoir volé un cheval à un nommé Rolland. Cette accusation mérite vengeance... Sa figure décomposée décelait le crime qu'il avait médité de commettre. »

Pour faire bonne mesure, Louis Chauvet précise que son agresseur s'est arrêté auparavant dans un endroit où l'on sert du vin blanc et dans lequel il a porté des accusations en public: «  le propos que Jean Montferrand avait tenu dans un Bouchon 3, cinq minutes avant de venir chez nous, par lequel il s'était flatté qu'il me lancerait un coup de couteau publiquement, a été parfaitement entendu de la maîtresse de maison Anne Joulia, épouse de Joseph Caillens, et de Pierre Calvet mérot. » Il a donc eu à faire face à un Jean Montferrand échauffé par l'alcool, et si ce dernier n'a pas mis ses menaces à exécution, c'est parce que le premier magistrat de la commune n'était pas seul dans sa cuisine. Il recevait justement, en présence de Catherine Géline, certainement la servante, Pierre Calvet mérot, venu rendre son fusil conformément aux ordres des autorités 4. Ce citoyen présente donc l'avantage d'avoir été témoin des accusations dans le bouchon, puis de la scène violente au domicile du maire. Et comme si cela ne suffisait pas, deux passants Jean-Marie Estève et Charles Estève ont clairement entendu les cris de vengeance de Jean Montferrand à sa sortie. Il faut reconnaître que cela fait beaucoup de monde dans la rue, pour une nuit du mois de novembre. 

Chauvet-Montferrand, un conflit de plusieurs années

 La violence du face à face qui vient d'opposer en ce mois de novembre 1815 Jean Montferrand maréchal et Louis Chauvet n'est pas due à une simple poussée de colère ou à quelque verres de trop. Les acteurs de cette affaire sont les dignes représentants de deux familles qui s'affrontent déjà depuis plus de vingt ans.

Jean Damien Montferrand a pris la succession du curé Cuguillères en 1785, l'année même de la naissance de Louis Chauvet, et s'est installé à Caramany avec sa belle sœur et ses trois neveux, détail qui a son importance.

A cette époque là, la famille Chauvet est représentée par Jean-Baptiste et son fils Charles qui s'est lancé dans le commerce d'étoffes.

Les années troubles de la révolution sont proches et les Chauvet comme le curé vont y jouer un rôle. Tous sont des notables, l'un par son statut de représentant du clergé, les autres par leur niveau social que le seigneur, le comte de Mauléon-Narbonne de Nébias sait utiliser dans la communauté; tous sont instruits et savent certainement user de leur influence sur une population rurale et illettrée. Est-ce une lutte de pouvoir au sein de la communauté villageoise qui est à l'origine de leur antagonisme ou est-ce plus simplement le caractère irascible du curé dont nous avons de nombreuses preuves ?

Le rôle de notable de Jean-Baptiste Chauvet s'accroît avec la Révolution.

Avant la Révolution, lorsqu'il fallait donner une information au peuple émanant du seigneur et à plus forte raison du Roi, cela se faisait le dimanche à l'église (où il était de bon ton d'être présent) et par le curé, d'où son importance.

C'est donc Jean Damien Montferrand qui, au prône du 8 mars 1789 fait lecture des lettres de Sa Majesté données à Versailles le 24 janvier 1789 pour la convocation et tenue des États généraux du Royaume.

Après la messe, s'assemblent donc, par devant les deux consuls, Paul Pujol et Jean Sabineu, les chefs de famille « tous nés français, âgés de 25 ans compris dans les Rolles des impositions hautes de la communauté de Caramaing 5 ». Après avoir délibéré, ils élisent, pour porter le cahier de doléances 6, deux députés à l'assemblée générale de la sénéchaussée de Limoux: Jean-Baptiste Chauvet et Paul Pujol, premier consul.

La même année, Charles Chauvet, le fils, est procureur juridictionnel de la paroisse, c'est à dire le représentant en matière de justice de Monseigneur le comte de Mauléon-Narbonne, chargé de défendre ses intérêts vis à vis de ses sujets.

Quelques mois plus tard, en février 1790, lorsqu'il s'agit de remplacer, sur ordre de l'assemblée nationale constituante les consuls par un corps municipal, on retrouve Jean Damien Montferrand et Jean-Baptiste Chauvet, côte à côte...ou face à face; le premier est élu président de l'assemblée et le second secrétaire de séance.

Ils se retrouvent tous les deux élus en tant que notables dans la première municipalité qui porte à son origine le nom de conseil général de la commune. Ce conseil comprend le maire, deux officiers municipaux, (actuellement adjoints), un procureur représentant les intérêts de la communauté et six notables (actuellement conseillers).7

Le 2 mai 1790, ils sont tous les deux à Cassagnes pour participer à la constitution de l'assemblée primaire du canton de Latour de France. « Le matin, Maître Damien Montferrand, curé de Caramany est nommé scrutateur, l 'après midi, c'est Baptiste Chauvet. »

Autre preuve de l'importance sociale de Jean-Baptiste Chauvet dans le canton. Il fait partie des 65 électeurs ou citoyens actifs du district 8 de Perpignan. L'assemblée des citoyens actifs se réunit, à Perpignan, le 23 mai 1790 dans l'église du collège Saint Laurent des ci-devant jésuites ou Collège royal 9. Jean-Baptiste Chauvet est élu 22 ème parmi les 36 membres qui doivent constituer le premier conseil général du département des Pyrénées Orientales.

A ma connaissance, c'est la première et la seule fois que Caramany comptera parmi ses citoyens un conseiller général.

 Un curé tracassier

Copie de la rétractation Par décret du 27 novembre 1790, l'assemblée constituante décide d'imposer aux prêtres un serment de fidélité envers la nation, la loi, le roi (dans cet ordre) et la constitution civile de clergé. Le 23 janvier 1791, le curé Montferrand prête serment mais se rétracte le 19 juin. Est-ce à cause de cette rétractation rédigée, comme le serment d'ailleurs, sur le registre de délibérations que le conflit avec la commune débute ou bien le caractère du curé Montferrand devient-il de moins en moins supportable? Il s'est déjà fait remarquer à deux reprises avant la Révolution. En 1786, quelques mois après son arrivée, il a fait assigner en justice la communauté de Caramaing en la personne des consuls, pour obtenir des réparations au presbytère. Le 25 mai 1789, alors même qu'à Versailles les États généraux sont réunis, il réclame à un propriétaire, Jacques Roger, le paiement d'une dîme 10 dite de l'auzerde 11. La communauté la refuse en disant qu'il n'est pas d'usage à Caramaing de la percevoir.

Une fois élu, il a dû sérieusement agacer la municipalité en demandant peut-être à nouveau que le presbytère soit restauré, puisque c'est à la date du 21 octobre 1791 que l'on relève une première attaque contre lui. La délibération rappelle qu'en 1786, les consuls comptèrent au curé Montferrand la somme de 100 livres, mais ledit curé au lieu de faire les réparations nécessaires se fit faire une bâtisse dans l'enclos presbytéral. Cette bâtisse serait déjà une ruine et le conseil général « demande à MM les responsables du département et du district d'ordonner au sieur Montferrand de remettre la maison presbytérale de la manière qu'elle était quand il entra dans la cure. »

Cet accrochage avec le premier maire de Caramaing, François Bedos, lui vaut de ne pas être reconduit comme notable lors du renouvellement des conseils généraux qui se fait le 27 novembre suivant. Dominique Richard succède alors à François Bedos qui devient procureur de la commune.

Dès le 15 janvier 1792, une nouvelle charge est lancée contre le curé. François Bedos procureur, rappelle que par acte du 26 juillet 1785 retenu par M. Peprax, notaire de Caudiès, le sieur Montferrand, curé et Denis Barrière alors consul, ont reçu du Sieur Cuguillères de Limoux une somme de 500 livres léguée aux pauvres dudit Caramaing.

« Tout le monde ignore ce qu'est devenu ce fonds et les intérêts dont on ne connaît aucun emploi.

Le conseil général donne donc plein pouvoir au procureur de la commune pour actionner en justice et poursuivre jusqu'au jugement définitif le sieur Montferrand, curé et les héritiers dudit Barrière. »

Voilà donc en trois mois à peine et sous deux maires différents, le curé accusé, ni plus ni moins, de détournement de fonds.

Force est de constater, à la décharge de la famille Chauvet, que ce n'est pas sa nomination à la mairie qui a déclenché le conflit avec le curé Montferrand. Celui-ci, dès son arrivée, a eu l'occasion de montrer son caractère revendicatif et procédurier qui a causé des soucis à tous les maires qui se sont succédés.

Signature du curéLorsque le renouvellement suivant survient le 20 janvier 1793, tout porte à croire que les choses sont un peu apaisées ou pour le moins, qu'un apaisement est recherché, puisque Jean Damien Montferrand est à nouveau élu notable dans une municipalité qui sera dirigée par Chauvet fils, c'est à dire Charles. Huit jours après, la municipalité doit désigner, conformément à une décision de l'assemblée législative du 20 septembre précédent, un officier d'état-civil qui sera chargé de tenir trois registres, naissances, mariages et décès, à la place du curé. Et elle choisit à l'unanimité devinez qui? Jean Damien Montferrand. Rien ne l'interdisait à priori, la commune de Cassagnes a d'ailleurs fait pareil avec son curé, mais cette décision n'est pas très conforme à l'esprit de l'assemblée qui souhaitait retirer la tenue de ces registres au clergé. De plus cela ne va pas tarder à poser problème comme nous le verrons plus loin.

 L'entente avec Charles Chauvet ne dure pas.

 A Paris, l'Assemblée législative a cédé sa place à la Convention, et avec l'arrivée des Montagnards au pouvoir, les lois contre les aristocrates et les ecclésiastiques se durcissent. Il faut traquer les ennemis de la Révolution. L'obligation de porter la cocarde, de se tutoyer s'impose à tous. Un comité de surveillance doit être établi dans chaque commune . Il semblerait que ce soit l'ordre de la Convention de fermer les églises et d'enlever les objets du culte qui ait remis le feu aux poudres.

le grand escalierLe 3 vendémiaire an II, (la Convention a aussi changé le calendrier et il faut lire le 24 septembre 1793), le curé se plaint du maire qui a dépouillé la sacristie des papiers et des objets du culte, puis qui n'a pas rendu la clé empêchant le desservant de faire la messe.

Un an plus tard, c'est Charles Chauvet qui l'accuse carrément d'être un ennemi de la Révolution. Le 28 fructidor an II, soit le 14 septembre 1794, il envoie la lettre suivante au citoyen Tastu, agent national du district de Perpignan:12

« Comme il importe beaucoup de déjouer les intrigues des malveillants et des factieux, surtout d'après ton ordre exprès de surveiller particulièrement les démarches de notre ci-devant curé 13, nous venons de découvrir après nos recherches les plus soigneuses qu'il employait tous ses moyens pour se faire un parti dans la commune propre à servir sa cause aristocratique mêlée d'une hypocrisie dangereuse en insinuant dans l'âme des bigotes que la religion était perdue, que les philosophes en place ne visaient qu'à sa perte, que la foi des fidèles était ébranlée par le protestantisme qui domine; ne m'abandonnez pas point, leur disait-il, sans quoi vous vous perdrez ensemble avec vos maris qu'on pourrait séduire; songez combien est coupable la démarche de la municipalité qui, par un ordre de l'agent national du district, nous prive de l'argenterie de l'église et de continuer les offices...Que pensait donc ce tartufe, ce prêtre ambitieux qui a chez lui sa belle-sœur, femme et belle-sœur de deux émigrés, frères de notre citoyen curé, qui joue un rôle non moins intéressant que lui. Tous deux marchent de front, l'un joue la comédie, l'autre l'opéra, celle ci tient des propos incendiaires et fomente l'esprit des gens... Elle a en outre trois enfants dont deux s'occupent à porter des dommages aux propriétaires de la commune … Il est donc urgent de couper le mal à la racine et de faire cesser les jactances de cette femme suspecte qui a dit, à l'approche des Espagnols 14 sur notre territoire, qu'elle ne craignait rien et que les les émigrés, ses proches, lui serviraient de repaire, de même que le rétractement de son beau-frère qui était un bon appui. »

La réaction ne tarde pas puisque dès le 18 septembre, le curé Montferrand se retrouve en prison ainsi que sa belle sœur, on ne plaisantait pas à l'époque avec la morale révolutionnaire. Le maire tente alors de se débarrasser de l'ensemble de la famille. Le registre des délibérations comporte une nouvelle lettre au citoyen Tastu en date du 9 vendémiaire III, soit le 30 septembre 1794: « Il y a douze jours que la citoyenne Jeanne Calas Montferrand a été conduite à la maison d'arrêt de Perpignan et qu'elle laissa en partant trois garçons dont deux de dix à douze ans et l'autre d'environ cinq ans qui se trouvaient sans secours et que le citoyen Chauvet, maire, par bonté retira et entretient encore chez lui malgré l'embarras où le met la conduite évaporée de ces enfants; il convient donc de prendre les moyens les plus prompts pour les placer définitivement à quelqu'un. » La suite du courrier demande des instructions pour savoir ce qu'il convient de faire "de la ci-devant maison presbiteralle qui contient les hardes et effets du ci-devant curé, de ses quelques vignes desquelles il faut faire enfermer la récolte de raisins et d'une olivette et jardin dont la municipalité a fait en son temps la déclaration comme bien national"; il est enfin réclamé "la clef que le dit curé a en main de l'endroit où il tient les registres comme officier public de naissances mariages et décés que nous devons faire parvenir incessamment à l'administration du district."

La lettre se termine par la formule " du mandement du citoyen agent national illiteré". Celui-ci n'a donc pu être l'auteur du texte qui par ailleurs, est signé Grand secrétaire alors que ce n'est pas du tout son écriture. Il semble bien que le rédacteur soit encore Charles Chauvet: on peut penser qu'il a voulu ainsi impliquer un peu plus l'agent national local ou montrer qu'il n'était pas, dans la commune le seul accusateur du curé. Il était aussi plus facile de faire dire par un autre qu'il s'occupait des enfants Calas et qu'il fallait l'en débarasser.

On ne dispose pas de la réponse de l'agent national du district, mais notre curé ne reste pas longtemps en cellule. Peut-être avait-on pensé en haut lieu que quelques semaines d'isolement calmeraient un peu son ardeur mais ce ne fut pas le cas. Loin de se faire oublier, dès la fin janvier 1795, (il doit donc être libre depuis quelque temps à ce moment-là), il écrit à son tour au citoyen Tastu pour se plaindre du maire dont  « les attaques ne viennent pas de la pureté du républicanisme mais de la rage et de la vengeance. » Il revendique la délivrance du certificat requis par la loi pour recevoir son traitement et se qualifie de bon républicain, ne se mêlant de rien dans la commune.

Le maire répond que Montferrand a essayé de faire signer un faux certificat qui prenait en compte ses absences, il faut comprendre son séjour à l'ombre. Sur ce point là, le registre des délibérations prouve la mauvaise foi du curé; on y trouve le texte d'un « certificat de résidence accordé au sieur Monferrand ci-devant curé et à lui livré le 11 nivôse de l'an 3 », (c'est à dire le 31 décembre 1794, donc, à moins que ce soit un acte antidaté, reçu bien avant sa lettre à l'agent national). Charles Chauvet inclut les officiers municipaux dans ce certificat pour bien montrer que ce n'est pas une affaire personnelle, et il a bien retiré les mois d'incarcération: « Nous Maire et Officiers municipaux de la commune de Caramaing, certifions que le citoyen Jean Damien Montferrand, ci-devant curé a résidé dans notre commune excepté les trois mois de vendémiaire, brumaire et frimaire ». Ce qui lui a été refusé, par contre c'est le certificat de civisme, « dont la seule demande nous offusque. » Le curé est aussi accusé de ne pas payer ses impôts et de détériorer volontairement le presbytère, rien que ça.

 Le conflit se poursuit avec le maire Vaysse.

La cave du presbytère Les maires passent mais Montferrand lui, reste curé. En septembre 1802, c'est au tour de Cir (ou Cyr) Vaysse successeur depuis seulement quatre mois de Charles Chauvet de se confronter à Montferrand. Le 4 ème jour complémentaire de l'an 10, (21 septembre), il convoque le curé à l'église accompagné d'une partie du conseil municipal. Il invite le ministre du culte à remettre ses meubles et ses effets. Certains indices dans plusieurs documents laissent à penser qu'à cette époque là, le curé a été destitué. Dans son compte rendu, Cir Vaysse évoque en effet sa tentative du 18 fructidor ( 5 septembre) pour obtenir le soutien de la population 15 et parle d'attendre la nomination de l'évêque. Dans une autre lettre que nous verrons plus loin, Louis Chauvet mentionnera un faux mémoire et ses manœuvres pour rester dans la commune.

Comme on pouvait s'y attendre, la confrontation se passe mal. Montferrand ouvre la porte mais met aussitôt la clé dans sa poche. Le maire ferme l'église en précisant que Monferrand sera responsable de tout dommage qui pourrait y être causé.

Le 25 septembre, il écrit au préfet que « la tranquillité de sa commune a été blessée par la mauvaise conduite du sieur Montferrand , ministre du culte. »

Comme à son habitude, Jean Damien Montferrand riposte par lettre du 4 brumaire an 11 (25 octobre 1802). Il accuse le maire d'avoir fait dépouiller l'autel et enfermer les chandeliers et la croix, même l'objet de vénération des fidèles, alors qu'il lui avait prêté la clé (il n'a pas osé rajouter gentiment). Il ne comprend pas, lui qui « est curé depuis 17 ans et qui a toujours exercé son ministère dans le plus profond respect des lois. »

Durant les années qui suivent, le curé ne cessera de réclamer des réparations au presbytère et le maire résistera car la municipalité lui reproche non seulement la mauvaise utilisation des fonds en 1786, le détournement du don du curé Cuguillères mais aussi des déprédations causées à ce bâtiment communal.

Les archives départementales détiennent quelques échanges de courriers particulièrement révélateurs de ce problème récurrent.

Le 18 janvier 1807, Cir Vaysse répond à une injonction du Préfet, saisi par le curé: « les réparations seront faites à l'amiable, promptement, les uns fourniront la chaux, les autres le sable, les autres les mains de maçons et les autres de manœuvres. » Il n'a pas manqué de rappeler au représentant de l'État que la commune est très pauvre et qu'elle ne peut pas augmenter ses impositions.

Apparemment les réparations en question n'ont pas été promptes si l'on en croit Jean Damien Montferrand qui, le 31 mai prend sa plume pour s'adresser à Monseigneur Général Préfet, titre assez étrange car il est bien le seul à traiter un général ou un préfet de Monseigneur.

« Étant depuis trois ans dans la souffrance au sujet de mon presbytère qui va crouler et menace ma vie à tout instant, je m'adresse à Votre Grandeur, pour qu'elle veuille bien me rendre justice... sans fermeture, le toit hors d'état, point de chambre, n'ayant qu'un bouge sans cheminée où à peine un lit peut rester; il n'y avait qu'une chambre qu'on a prise par un coup d'autorité privée, on en a fait une maison commune qu'on n'avait jamais vu depuis un temps immémorial et dont certainement on pouvait se passer 16; (il y a aussi) une écurie, un pailler presque découverts. Je suis obligé de mettre dans une petite cave mon cheval, mon vin, les bois, le foin, le cochon pêle-mêle. Voilà mon état pitoyable. J'ai eu l'honneur de vous écrire plusieurs fois sans réponse.

J'ai l'honneur d'être avec respect, Monseigneur Général Préfet, de Votre Grandeur votre très humble et obéissant serviteur. »

Le 28 mars 1810, Monsieur le curé affirme dans un nouveau courrier que le bâtiment va s'écrouler en entier. Monsieur le maire fait savoir au préfet le 3 mai, que c'est Montferrand qui «  a rendu cette maison irrégulière avec les réparations qu'il y a faits dans le temps et qui lui est prouvé qu'il a fait brûler les planches du grenier à foin en hiver pour son chauffage. » On comprend que la commune ne veuille pas investir avec un tel locataire.

En 1813, un nouveau Chauvet, Louis fils de Charles, devient maire et les passions s'enflamment.

 Avec Louis, c'est la troisième génération des Chauvet que ML'entrée du presbytèreontferrand affronte.

 Le 6 avril 1814, c'est la chute de l'Empire et l'arrivée sur le trône de Louis XVIII. Jean Damien Montferrand fait une nouvelle tentative auprès du nouveau préfet, pensant certainement qu'un royaliste sera plus à l'écoute des récriminations d'un représentant de l'Église. Sa lettre est un modèle du genre: il réemploie le titre d'intendant, autrefois utilisé pour désigner le représentant du Roi dans les provinces, il n'hésite pas à mettre en avant ses sentiments antirépublicains et à rappeler l'union du trône et de l'Église.

« Monsieur le Préfet et intendant,

Souffrez que je mette sous les yeux de Votre Grandeur le danger le plus éminent de mes jours. La grande porte du presbytère vient de tomber et sous son poids a failli m'écraser. A l'heure qu'il est, un débris du bâtiment vient de froisser ma tête. Que votre Grandeur vienne à mon secours! Et pour s'assurer de ma position la plus triste, qu'elle nomme pour commissaire, Monsieur Castelnau, maire du Canton 17, si elle aime mieux Monsieur Billes, maire de bellesta, communes voisines et sous leur rapport elle voudra bien tout de suite ordonner pour le pressant périculum est in mora...18 J'ai mis mon danger sous le yeux du chef de cette commune, il a paru indifférent et tout paralisé à cet égard. L'indifférence et l'insouciance de la dite commune donne certainement prise aux blasphèmes de l'impiété, du libertinage, de la fausse philosophie qui dans la malheureuse révolution ont imprudemment, témérairement et méchamment voulu saper le trône Royal et Sacerdotal qui une fois intimement unis et se soutenant mutuellement rien dans le monde ne saurait les ébranler.

J'attends cette grâce de votre bonté et justice tout comme celle de me croire avec le plus profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur votre très humble et obéissant serviteur. »

Louis Chauvet hérite donc des mêmes problèmes et du comportement du curé qui harcèle maintenant les responsables communaux depuis près de trente ans. Le 10 septembre 1815, il écrit au commissaire général (de police) une longue lettre qu'il justifie en la terminant ainsi: « Ce n'est qu'afin d'éclairer l'autorité sur l'inconvenance qu'il y a de garder plus longtemps ce sujet duquel nous espérons que Monsieur le commissaire général nous fera la grâce et la justice de nous débarrasser. »

Dans les lignes qui précèdent, il dit que Montferrand est indésirable, qu'il a eu la bassesse de faire des démarches pour être maintenu dans la commune en dépit de ses habitants dont il est détesté et que donc tout le monde a abandonné l'église. Il fait état de la dénonce du 26 nivôse de l'an 11, (16 janvier 1803) « revêtue de 70 signatures sur 80 maisons dans laquelle les signataires expriment leur indignation et protestent contre l'usurpation de leurs noms dont ledit Montferrand s'était emparé dans un mémoire qu'il présenta à Monseigneur l'évêque pour lui prouver qu'il avait le vœu général pour être nommé ministre du culte dans cette commune. Il avait eu encore l'impudence d'ajouter que le seul ennemi qu'il avait dans la commune venait de mourir en faisant allusion au Sieur Jean-Baptiste Chauvet négociant et propriétaire. Pour le confondre de son accusation, le Sieur Charles Chauvet, fils du défunt releva l'outrage fait à la mémoire d'un homme connu pour sa probité et les services qu'il n'avait cessé de rendre. La lettre de Monsieur Charles Chauvet adressée à l'évêque, en sa qualité de juge de paix du canton de Latour, datée du 18 prairial an 12 produisit la réponse du 20 prairial, soit le 9 juin 1804 ». Est alors citée une partie de cette lettre qui demande à Montferrand de décider lui même de son éloignement pour la paix de la commune, ce qui apparemment n'a pas été le cas.

Enfin, Louis Chauvet ajoute que le curé «  est entouré d'une belle sœur et de deux neveux d'une conduite la plus désordonnée...il est l'objet de la risée de toute une populace et on le fait figurer de manière scandaleuse dans des chansons. Il a déchiré des obligations qu'il avait consenties; lorsqu'on les lui a présentées pour les acquitter, il a menacé le porteur de crier à l'assassin s'il ne sortait à l'instant.»

Il semble donc qu'à la suite de cette lettre accusatrice, il ait aussi écrit à l'évêque pour présenter Montferrand comme voleur d'un cheval, et c'est son courrier, qui de retour à Caramany a été la cause de la réaction violente du neveu Jean Montferrand maréchal.

Que dire de plus si ce n'est que l'exaspération du préfet devant un problème qui dure depuis la mise en place de la municipalité est compréhensible? Et que doivent penser les Carmagnols en constatant, impuissants, le comportement lamentable des deux représentants de l'état et de l'Église, si influente à cette époque?

 La pétition contre le curéDes décisions radicales

 Le préfet demande un rapport au sous-préfet de l'arrondissement de Perpignan et confie l'enquête au lieutenant général de police Ménouard.

Le sous-préfet, le chevalier de Saint-Victor répond dès le 24 novembre: « il y a dans cette affaire beaucoup d'aigreur de part et d'autre et de torts réciproques. Monsieur le curé a tenu dans le temps des propos contre le père du Sieur Chauvet. Il a même écrit ... lors de sa mort que le dernier de ses ennemis était mort, ce qui n'est guère conforme à l'esprit de charité qui doit animer un ecclésiastique. 

Monsieur Chauvet pour venger l'outrage fait à la mémoire de son père s'est permis de dénoncer et de faire dénoncer Monsieur le curé à l'autorité ecclésiastique. Il paraît qu'il a écrit une lettre contre le Sieur Montferrand à Monseigneur l'évêque où il l'accuse d'avoir volé un cheval, d'être receleur de vols et autres vilainies qu'un galant homme ne devrait jamais dire. »19

Le sous-préfet ajoute que l'évêque a renvoyé la lettre à Montferrand et que celui-ci l'a montré à son neveu. « Voilà l'origine de cette affaire qui peut être mise au rang de celles dont on ne voudrait jamais avoir à s'occuper. »

Il conclut de la manière suivante: « Le changement de curé est du ressort de l'évêque et vous obtiendrez toute satisfaction à cet égard, l'autre qui me regarde demande beaucoup de réflexion. » Il sollicite donc un peu de temps pour prendre des renseignements, on comprendra mieux par la suite pourquoi.

Le 4 décembre, le lieutenant général de police, après avoir entendu les deux antagonistes transmet ses conclusions au préfet; elles sont sans appel.

« Le curé est un tracassier, il s'est rendu coupable de faits qui déshonorent son ministère. Il est généralement détesté pour ne pas dire méprisé de ses paroissiens; il est fort mal vu dans les communes voisines, même par ses propres confrères. Son changement devient donc indispensable.

J'aurais également l'honneur, Monsieur le Préfet,de vous proposer aussi le changement du maire; il m'a paru qu'il ne porte point dans l'exercice de ses fonctions la prudence et la modération qui conviennent à tout bon magistrat.

Il se passionne facilement, il est fort irascible et sacrifie sans peine dignité de sa place à la haine et à la vengeance. Ses principes politiques sont d'ailleurs plus qu'équivoques, ce qui suffirait sans doute pour lui ôter toute confiance. » Le policier ajoute alors qu'il ne connaît pas suffisamment la commune pour savoir qui proposer pour le remplacement du maire.

Dès le lendemain, le préfet demande au chevalier de Saint Victor de lui proposer sur le champ des noms pour remplacer le maire. Il prévoit même, dans le cas où ce ne serait pas possible de rattacher l'administration de Caramany à une commune voisine.

Le chevalier de Saint-Victor qui n'a donc plus le temps de la réflexion, répond le 7 décembre.

« Monsieur le Préfet,

Conformément à vos ordres, je vous proposerai pour remplir la fonction de maire dans cette commune le Sieur Dominique Fourcade, propriétaire et le sieur Julien Poujol comme adjoint.

Cependant, comme le maire actuel appartient à un famille distinguée de Perpignan à laquelle je désirerais épargner le désagrément de voir prononcer sa destitution, je vous prie de bien vouloir m'autoriser à leur en parler afin qu'ils l'engagent à donner sa démission. »

Il semble bien que notre sous-préfet connaisse cette famille distinguée de Perpignan qu'il veut préserver de la honte d'une destitution. Louis Chauvet était marié à Émilie Carrière, fille de Jean Carrière, juge au tribunal civil de Céret et de Catherine de Vilar 20. Émilie et sa mère ont été toutes les deux inhumées au cimetière de Caramany.

La commune perd son maire et la paroisse son curé.

 C'est donc l'année 1816 qui ramènera un peu de calme au village. Les archives départementales ne disposent pas de document mentionnant le départ du curé Montferrand 21. Quant à Louis Chauvet, Monsieur le préfet ayant trouvé à propos d'opérer le changement de Monsieur le Maire, il est remplacé le 14 juillet 1816, par devant le sieur Monier, juge de paix du canton de Saint-Paul de Fenouillet qui a fait le déplacement, par Dominique Fourcade.

Mais son rôle dans l'Histoire de Caramany est loin d'être terminé: il sera compromis en 1823 dans le cadre de l'arrestation de son beau frère, un certain Lonjon condamné à mort pour trahison envers l'État 22 et il sera à nouveau maire en 1830 pour une courte période qui se terminera encore par une démission plus ou moins volontaire.

 Notes:

  1. Après le retour de l'empereur de l'île d'Elbe et ses quelques mois de règne qui se sont terminés par la tragique défaite de Waterloo (18 juin 1815), la France est à nouveau gouvernée par les Bourbons; Louis XVIII est remonté sur le trône de son frère aîné et les fonctionnaires impériaux ont cédé leur place aux fonctionnaires royaux.
  2. Les archives départementales ne disposent pas de la version de Jean Montferrand. Louis Chauvet maîtrisait parfaitement la langue française et donne bien sûr, une version à son avantage.
  3.  On connaît les fameux bouchons de Lyon. Il est assez insolite de rencontrer ce terme dans un document relatif à Caramany. Louis Chauvet l'a préféré à celui de débit de boisson, d'estaminet ou de cabaret.
  4. Ce détail a certainement pour but de faire remarquer au préfet que le maire applique avec zèle les consignes préfectorales et ce, même à des heures tardives.
  5. Ils n'étaient pas très nombreux à payer des impôts ce qui donne une idée de la pauvreté de la paroisse.
  6. Le cahier de doléances sera prochainement publié dans cette rubrique.
  7.  Relire l'article De consul à officier municipal dans la rubrique Histoire
  8.  Actuellement, on dit l'arrondissement.
  9. C'est l'actuel théâtre municipal.
  10.  La dîme était l'impôt perçu par le clergé sur les revenus agricoles. Elle correspondait à 1/10 de ces revenus.
  11.  L'auzèrda signifie en occitan la luzerne. Il est possible que ce soit une dîme uniquement sur la luzerne ou plus généralement sur les céréales que le curé Montferrand souhaite instituer.
  12.  Les agents nationaux étaient les représentants directs du Comité de salut public. Il avait même fallu en nommer un dans la commune, c'était Jacques Roger, celui-là même qui avait eu un accrochage avec le curé en 1789. Est-ce un simple hasard?.
  13.  Le terme ci-devant était employé par les révolutionnaires pour désigner les personnes dépossédées de leur état, de leur qualité, de leur titre. ( Larousse)
  14.  Cette information confirme que les Espagnols se sont approchés de Caramany lors des combats d'août 1793: relire l'article La légende des canons: une part de vérité. (rubrique Histoire)
  15.  Le curé avait rassemblé la population pour qu'elle prenne fait et cause pour lui; mais personne n'a répondu à sa demande et il s'est retrouvé seul dans l'église pour dire la messe.
  16.  Cette lettre a le mérite de confirmer quelques indices recueillis sur d'autres documents. Les premières municipalités ont décidé d'utiliser une pièce du presbytère, la chambre d'après Montferrand, pour en faire la maison commune c'est à dire la mairie. En 1803, le 26 germinal de l'an 11, Cir Vaysse avait signalé au conseiller de préfecture Laferrier qu'il faut y faire des réparations: « la ci-devant maison curiale était sans porte d'entrée. Les papiers de la commune sont en danger, la porte de l'appartement qui les renferme est trop faible. »
  17. La constitution du 5 fructidor an III (22 août 1795) a créé une municipalité de canton avec des représentants des communes. Ces municipalités ont été supprimées en 1800; le curé Montferrand semble vraiment attaché aux anciens titres.
  18.  ce qui peut se traduire par: il est dangereux d'attendre.
  19.  Il semble que le sous-préfet s'y perde un peu et confonde Charles avec Louis Chauvet.
  20. Émilie Carrière est à l'origine de la construction de la fontaine de Mate l'oliu pour son fils Edmond.
  21. A t-il vraiment cessé ses fonctions? Le registre d'état civil de l'année 1822 comporte, en date du 3 janvier, son acte de décès. Le rédacteur a inscrit Jean Damien Montferrand, curé de cette commune, décédé à 77 ans.
  22. Relire l'article : Encore une arrestation à Caramany

 Sources:

  • Archives municipales, registres des délibérations du conseil municipal
  • Archives départementales série O – 2Op719 – 2Op 726
  • Registre d'état civil - année 1822

 Photos:

1: La porte d'entrée de la maison Chauvet et la fenêtre de la cuisine où a eu lieu l'explication musclée.

2: La copie de la rétractation du curé Montferrand

3: La signature de J.D Montferrand au bas d'une délibération du conseil général de la commune. il a bien précisé qu'il signait comme notable (nble) et non comme curé. 

4: Le grand escalier de la maison Chauvet (avec l'aimable autorisation de sa propriétaire).

5: Caveau du presbytère: la cave du curé (carte postale des années 1970, édition Iris)

6:La porte actuelle du presbytère qui a sûrement succédé à celle qui a failli écraser, selon ses dires, le curé Montferrand.

7: La pétition du 26 nivôse de l'an XI contre le curé. Aprés la longue liste des chefs de famille illétrés, certifiée véritable par le maire Vaysse, les quelques paraphes de ceux qui savent signer avec à la fin (et c'est peut-être le seul document où on les trouve) les trois générations de Chauvet: Charles qui a ajouté juge de paix à côté de sa signature, en dessous celle de son père Jean-Baptiste et à côté celle de son fils Louis qui n'avait pourtant que 18 ans cette année là. La mobilisation était donc totale.