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Caramany en 1900

 

En 1900, avec une population de 512 habitants, Caramany est le quatrième bourg le plus important du canton après Estagel, Latour de France et Tautavel. Toutes les maisons sont occupées avec parfois plus de cinq personnes par foyer, c'est le cas de la famille Molins. Les commerçants et les artisans sont nombreux et parfois plusieurs pour une même corporation: boulangers, épiciers bouchers, maçons, menuisiers, maréchal-ferrant, coiffeur, bourrelier, couturière, étameur, tisserand matelassier... et leur clientèle s'étend jusqu'aux villages voisins.

Ces quelques éléments donnent l'impression d'un village dynamique en plein développement mais il faut relativiser, car pour beaucoup de ses habitants la vie est loin d'être facile.

 Une agriculture pauvre:

une vieille maison Certes les Carmagnols disposent de magnifiques jardins potagers avec des facilités d'irrigation, certes quelques hectares au bord de l'Agly sont arrosables permettant des cultures céréalières et légumières, mais il ne faut pas oublier que le reste du territoire se compose de collines arides et escarpées où la production est difficile; rappelons nous la description peu reluisante que faisait du village le docteur Louis Companyo en 18611 .

A la fin du XIXème siècle, Caramany n'est pas encore rentré totalement dans la monoculture puisque diverses statistiques notent en plus du vin, une production de fruits, de miel, l'élevage de vers à soie, mais cela ne concerne qu'un nombre restreint de cultivateurs. La vigne a pris le dessus sur les autres productions et elle vient hélas de subir le terrible épisode du phylloxéra qui s'est étalé sur plusieurs années. Pour couronner le tout, la crise de la mévente du vin qui débouchera sur les tragiques événements de 1907 2 est déjà là.

Ce devait donc être difficile pour les viticulteurs qui, heureusement, pouvaient négocier leur récolte auprès de courtiers locaux comme Paul Gély-Fort et Antoine Molins puisque son registre indique aussi des achats de vin.

Beaucoup de ces cultivateurs ne disposent pas d'une superficie suffisante pour subvenir aux besoins de leur famille et doivent donc offrir leurs services aux propriétaires plus importants et faire feu de tout bois pour trouver des revenus d'appoint, y compris en faisant travailler leur épouse et leurs enfants à la journée... lorsque les occasions se présentent. Leurs dépenses auprès des commerçants et des artisans sont donc réduites au strict minimum et à leur tour, les artisans, malgré le potentiel élevé de population, ne peuvent entièrement vivre de leur métier. 

Des conditions de vie dures: 

Pour leur alimentation, les Carmagnols dépendent étroitement du produit de leur travail dans les champs ou au jardin et pour les moins pauvres, de leurs chèvres ou des animaux de leur poulailler. Les familles qui le peuvent élèvent aussi un cochon qui fournira une bonne partie de la viande consommée à la maison pendant l'année. Chaque famille possède également une ou plusieurs parcelles de landes et de taillis qui permettent de faire provision de bois de chauffage, auquel viennent s'ajouter les sarments et les vieux ceps de vigne arrachés. Le feu dans la pièce principale, celle où l'on mange et parfois où l'on dort, est l'unique moyen de se chauffer et de faire la cuisine. Les maisons comme celle d'Antoine Molins qui possèdent plusieurs cheminées doivent se compter sur les doigts d'une main.

Le chemin de grande communication de Saint-Paul à Ille traverse désormais le village3, c'est un atout important pour les commerçants, mais comme toutes les rues, il est en terre battue. Et les intempéries comme les passages réguliers des chèvres ou des animaux de trait ne doivent pas arranger la voirie. Les seuls employés municipaux étant le secrétaire, le crieur public et le garde champêtre avec des émoluments bien modestes qui ne sont qu'un complément à d'autres activités, il n' y a pas de personnel chargé d'un quelconque service d'entretien. C'est pour cette raison que chaque année est attribué par adjudication au plus offrant, un bail à ferme pour l'enlèvement des boues et immondices. Il s'agit pour le fermier de ramasser les ordures qui peuvent traîner sur les places et dans les principales rues. En 1885, par exemple, le bail précise bien qu'il faut nettoyer la place publique et la place de la mairie (j'y reviendrai plus loin). Cette procédure  avait donc son utilité et pour le village, à condition que cela soit bien fait, et pour le preneur qui disposait ainsi d'un supplément de fumier agricole pour ses propriétés. La recette pour la commune était assez faible: en 1886 avec mise à prix de 5 francs, le bail a été remporté pour la somme de dix francs. Le volume d'immondices recueilli ne devait pas être si important que ça; d'une part les ordures n'existaient pas, parce qu'on ne jetait rien et que les quelques déchets ménagers étaient traités, comme l'on dirait maintenant, par les volailles ou le cochon, et parce que le fumier issu des écuries et des bergeries était directement employé par les propriétaires pour fumer leur jardin. L'objet du bail était donc les déchets générés par les passages du troupeau de chèvres, matin et soir, et les va et vient des chevaux et des mulets.

Les Carmagnols circulent donc en sabots, même pour aller à l'école; on trouve dans le registre d'Antoine Molins des achats de sabots jusqu'en 1906. Les espadrilles sont aussi très utilisées.

L'habillement est sommaire et peu coloré, on le voit sur les photos de classe et les cartes postales anciennes (à découvrir dans la galerie photos et régulièrement dans les divers articles des rubriques Histoire ou anecdotes). Les hommes portent un pantalon et une veste de travail et sont coiffés d'une casquette ou d'un béret, les femmes et les enfants portent des tabliers. L'habit de travail était bien distinct de l'habit de fête et il est inutile de préciser qu'on ne se changeait pas tous les jours.

la fontaine de l'égliseÉté comme hiver, et les hivers étaient beaucoup plus rudes que maintenant, il faut aller chercher l'eau à l'extérieur; heureusement cinq fontaines toutes neuves sont venues se rajouter dans plusieurs quartiers du village aux trois points d'eau qui existaient avant 1900 et ont rendu la corvée un peu moins pénible. Elles sont toujours en place: une devant l'église, deux dans la rue du chemin d'Ille, près de la maison Chauvet et plus loin avant le pont sur la Teulière, et deux dans la grand rue, la fameuse fontaine du lion et au dessus de la place actuelle devant l'ancienne maison Pujol. Ce nouveau réseau qui amène l'eau d'une source jusqu'à un petit réservoir situé au dessus du bureau de poste actuel, permet aussi d'alimenter un nouvel abreuvoir qui se trouve sous la grand rue au niveau de la place de la mairie4. Au coeur du village, il était bien plus pratique pour les propriétaires d'animaux que celui implanté sur le petit torrent de La bécède au lieu dit l'abeurado, (en occitan l'abreuvoir). Il recevra d'ailleurs le renfort, bien qu'il soit pour le moment difficile de dire lequel est antérieur à l'autre, de celui du Couillet, vraisemblablement prévu lors de la construction du chemin d'intérêt communal. Quoiqu'il en soit, leur présence est bien la preuve de l'importance que peut représenter pour une communauté son approvisionnement en eau; elle montre également l'intense activité agricole qui règne dans le village.

D'ailleurs l'eau est aussi appréciée pour sa fraicheur et certaines prises d'eau comme celle du llong dal rec ou la petite source de la borde permettent de mettre les boissons au frais en été. Hélas, les jours de grand froid, il faut casser la glace. La grande lessive de printemps se fait certainement dans les ravins de la Teulière ou de la Bécède qui ceinturent le village car le lavoir communal n'existe pas encore. Les draps sont ensuite étendus au soleil sur les terrasses de la Bade comme cela se faisait encore dans les années soixante.

A la corvée d'eau, il faut ajouter la corvée du matin, c'est un défilé quotidien des seaux hygiéniques vers le Baus, la Sale et l'entrée du village, côté Bélesta, car les égouts ne seront pas là avant une bonne soixantaine d'années. Il va sans dire que chaque fois que cela est possible, ce sont les abords du village qui servent de toilettes privées.

Le soleil rythme les journées. On se lève à l'aube et on se couche tôt pour économiser les bougies et le pétrole qu'il faut acheter . On évite de sortir la nuit car les rues sont plongées dans l'obscurité, mais si c'est nécessaire on dispose de lanternes. Un autre défilé, celui des lanternes la veille de Noël pour la messe de minuit, était bien plus apprécié, comme me l'ont raconté mes grands-parents. Ce jour-là, dans les familles croyantes, même les hommes se rendaient à la messe et entonnaient du haut de la tribune « Minuit Chrétiens » ou « il est né le divin enfant ». 

Un esprit de communauté: 

Angéle DimonCar la communauté se retrouve pour les fêtes religieuses, pour la fête du village et aussi pour les deuils. A cette époque là, les registres d'état civil enregistrent annuellement  autant et même parfois plus de naissances que de décès, mais on est frappé en les parcourant de voir les nombreux décès de nouveaux-nés parfois âgés de quelques jours seulement. D'ailleurs, on trouve sur le registre d'Antoine Molins, à plusieurs reprises l'achat pour telle ou telle famille d'une cravate de deuil. En avril 1903, il note une coiffe deuil, ce qui laisse à penser qu'il existait pour les dames une coiffe spéciale pour cette occasion. A défaut de coiffe, les veuves portaient un voile et gardaient les habits de deuil  jusqu'à la fin de leurs jours. Cette austère coutume n'a disparu que dans la deuxième moité du XX ème siècle.

L'état récapitulatif du registre pour l'année 1900, indique neuf naissances parmi lesquelles Antoinette Molins qui héritera de la grande maison familiale et y résidera jusqu'à sa mort en 1983. On relève aussi cinq mariages et quatorze décès mais seulement six de personnes âgées (de 63 à 80 ans) parmi lesquels celui d'Aubine Fourcade âgée de 70 ans, mère d'Antoine Molins; les autres décès concernent trois bébés de l'année, deux nourrissons entre un et deux ans, deux enfants de 5 et 6 ans et un jeune de 18 ans.

La vie n'était donc pas facile en 1900 à Caramany, elle était même précaire pour certains et la municipalité remplissait son rôle social en instruisant presque toujours favorablement les demandes pour « l'assistance médicale gratuite»5 « l'assistance aux vieillards » ou « la dispense de la conscription pour cause de soutien de famille »

Par contre, les relations sociales étaient bien plus intenses qu'aujourd'hui. Notre société de consommation n'avait pas encore étendu sa toile d' égoïsme et d'individualisme qui la caractérise aujourd'hui; la télévision n'empêchait pas encore les veillées au coin du feu, parfois mises à profit pour faire la castanyada en automne ou pour casser les amandes et les noix, et les rassemblements d'été à la fresque 6 où l'on parlait du temps passé et où l'on se transmettait les histoires du village mais aussi les nouvelles.

Les informations municipales étaient données par le garde champêtre, Jean-François Caillens, à son de caisse, c'est à dire avec son tambour qui plus tard, a été remplacé par une trompe beaucoup plus légère. Le seul média, pour employer un terme actuel, était le quotidien l'Indépendant mais bien peu devaient y être abonnés; il fallait donc se passer les nouvelles oralement et le rôle des notables, maire, instituteurs, curé était important. En 1900, il s'agit respectivement de Nicolas Dabat (voir au dernier paragraphe), de monsieur Canredon et madame Vignaud pour le corps enseignant et de l'abbé  Conte.

Les fêtes se déroulaient sur la place publique, lieu de rencontre entre la rue de l'église, la rue du Couillet et le chemin d'Ille, devant la fontaine où a été implantée certainement plus tard la statue du lion, et le café de Baptistin Delonca. Il ne lui reste d'ailleurs que trois ans à garder son statut de place car quelques mètres plus au sud, sur des terrains autrefois cultivés, se dresse fièrement la nouvelle mairie encadrée à gauche par l'école de garçons et à droite par l'école des filles ouverte depuis seulement vingt ans. Au dessus des classes, se trouvent les appartements de l'instituteur et de l'institutrice qui bien sûr, résident au village. La notabilité de l'instituteur était en plus renforcée par son travail de secrétaire de mairie qui le mettait au courant de tout.

l'ancienne place publiqueNous avons vu qu'en 1885, on baptisait déja cet espace place de la mairie. En fait de place,  il s'agit en 1900, plutôt d'une parcelle de terrain laissée disponible et qui permet en passant devant l'édifice communal de relier la rue du chemin de la Sale (aujourd'hui rue de la Poste ) à la grand rue. Un ruisseau baptisé le torrenc, la traverse  sur toute sa longueur, il descend de Monredon, longe les maisons actuelles qui font face à la mairie et se jette dans le rec de la Teulière dans le bas du village. De plus, à droite de la grand rue lorsque l'on monte de la fontaine du lion, en vis à vis de la maison Molins7, future poste puis succursale des Docks méridionaux est implantée une maison d'habitation d'une superficie au sol d'environ 48m2 appartenant à Napoléon Pujol; elle ne sera achetée qu'en 1903 puis détruite, pour constituer l'espace tel que nous le connaissons aujourd'hui.

Le village n'était pas totalement coupé du monde, le bureau des Postes de Latour de France faisait livrer le courrier par un facteur à pied et la commune disposait depuis 1893 d'un bureau de télégraphe tenu par monsieur Canredon. Ce service télégraphique devait être situé soit à l'école, soit à la mairie; en effet sur une vieille carte postale, antérieure à l'installation de l'éléctricité, on distingue une potence fixée au dessus de la porte de l'école. Les Carmagnols devaient aussi profiter des commissionnaires qui se rendaient en attelage, par le tout nouveau chemin d'intérêt commun n°21, la route actuelle, jusqu'aux gares d'Ille, de Saint-Paul ou d'Estagel pour se faire apporter des petites courses ou des médicaments. A plusieurs reprises, Antoine Molins a noté sur son livre le transport de l'un ou l'autre de ses enfants à Ille, un service régulier d'autocar ne sera mis en place que plus tard. Une photographie tirée sur la place de Rasiguères à cette époque montre qu'au moins l'un des épiciers locaux, Joseph Asther, disposait d'un chariot pour ravitailler les villages environnants; nul doute que ses déplacements étaient mis à profit, non seulement pour colporter les nouvelles d'un village à l'autre mais pour rendre de multiples services aux familles éloignées, lettres, cadeaux ou tout simplement articles sur commande.8

Le sens de la famille très élargie aux nombreux oncles et tantes, grands-oncles et grands-tantes était transmis aux enfants, et on faisait vivre la notion de solidarité comme le prouve la création de la société de secours mutuel baptisée la Fraternelle en 1896. 

Les élus en 1900: 

L'année 1900 a été justement une année d'élection pour les conseils municipaux. A l'époque, le renouvellement se faisait tous les quatre ans. L'effectif pour une commune comme Caramany était de 12 élus contre 11 actuellement avec un renouvellement tous les 6 ans.

Le 20 mai 1900, le maire sortant Nicolas Dabat a donc installé officiellement la nouvelle équipe qui conformément à la loi a aussitôt procédé à l'élection du maire et de l'adjoint.

Avec 12 voix sur 12 Nicolas Dabat a été reconduit comme premier magistrat alors que Paul Gély-Fort a été élu adjoint avec 11 voix , une voix allant à François Foussat.

Voici donc dans l'ordre du tableau, c'est à dire en fonction du nombre de voix recueillies, la composition officielle du conseil municipal qui a eu l'honneur d'administrer la commune dans les toutes premières années du nouveau siècle:

1 Nicolas Dabat, maire

2 Gély-Fort Paul, adjoint,

3 Tressere Eugène, conseiller

4 Lacourt Prosper, conseiller

5 Foussat François, conseiller

6 Caillens Jean Roch, conseiller

7 Vignaud Jean-Joseph, conseiller

8 Joulia Célestin,conseiller

9 Estève Jean-Baptiste, conseiller

10 Saly Eugène, conseiller

11 Molins Antoine, conseiller

12 Solère Etienne, conseiller

Photos:

1: une maison de cultivateur bâtie au bord du ruisseau ( le Rec) lors de l'extension du village: Thierry Daudigny

2: la fontaine au pied de l'église: Bernard Caillens

3: les habits stricts du veuvage: archives personnelles

4: la place tout au long du XX ème siècle et jusqu'en 1903: archives personnelles

 Notes:

  1. Lire ou relire Pauvres Carmagnols, rubrique anecdotes
  2. Les cultivateurs de Caramany ont participé aux manifestations sous la bannière « La faim justifie les moyens. »
  3. Une plaque est encore en place dans le village. A lire ou relire dans la rubrique  découvrir 
  4. Il a d'ailleurs donné son nom à la petite rue qui rejoint le chemin d'Ille à la rue des acacias: rue de l'abreuvoir.
  5. Voici un exemple de situation que l'on trouve dans les registres pour appuyer ces demandes: « Considérant que le père du réclamant est infirme, il marche très difficilement, il ne peut se livrer à aucun travail manuel, qu'en outre il est indigent et ne possède que quelques lopins de mauvaises terres d'un revenu insignifiant, etc... délibération en date du 24 février 1899.
  6. En français « au frais », par opposition au coin du feu. C'est en été que l'on sortait les chaises devant la maison pour prendre le frais. Souvent les habitants d'une même rue se regroupaient pour deviser ensemble.
  7. En 1900, la bâtisse appartenait à un certain Tisseyre. En l'achetant, compte tenu de sa situation géographique, Antoine Molins a donc fait un placement immobilier puisqu'il savait par ailleurs que la commune aurait besoin d'un bureau de poste.
  8. Cette photographie a été découverte par Philippe Foussat, administrateur de notre association, dans le recueil de cartes postales Le Fenouillèdes de Pierre Cantaloube.

Sources:

  • Archives municipales: registres des délibérations du conseil municipal 
  • Livre de comptes d'Antoine Molins mis gracieusement à notre disposition par madame Michèle Barbet à qui nous adressons tous nos remerciements.
  • Archives personnelles