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Une signature prestigieuse

 

 Dans mon article sur Les chandeliers de la cathédrale1, j’ai longuement évoqué la personnalité de Joseph de Caramany. Ce descendant direct de Pons de Caramany, seigneur de notre village en 1300,  était, au XVIIe siècle, un grand propriétaire terrien, membre de la noblesse d’Ampourdan2, capitaine de cavalerie dans le Bataillon de Catalogne.

La guerre de Trente ans (1618-1648) avait créé des tensions entre le gouvernement castillan et la principauté de Catalogne. La présence de troupes espagnoles à la charge des Catalans avait déclenché une révolte de paysans connue sous le nom de ‶révolte des Segadors″. Et l’oligarchie catalane avait alors appelé à l’aide l’ennemi de l’Espagne, la France, toujours prête à s’opposer au grand empire qui l’encerclait au sud et au nord.

Louis XIII et Richelieu viendront faire le siège de Perpignan et en janvier 1641, la Generalitat, autrement dit le gouvernement catalan, proclame Louis XIII, comte de Barcelone et donc souverain de Catalogne. Joseph de Caramany est de ceux qui prennent parti pour les Français. Les archives départementales détiennent une « lettre de créance de Don Joseph de Caramany, capitaine des cuirassiers, envoyée de Catalogne à Mazarin, le 9 décembre 1643. »

Malheureusement pour lui, Philippe IV, roi d’Espagne, va reconquérir peu à peu la Catalogne. Barcelone tombe en 1652 et l’armée française se retire en deçà des Pyrénées. Joseph de Caramany n’a d’autre choix que de la suivre et de s’installer en Roussillon que les Français contrôlent.

Joseph de Caramany au service du roi de France

Cette année-là, le royaume de France a un tout jeune roi de 14 ans à peine. Depuis la mort de son père Louis XIII en mai 1643, c’est la reine Anne d’Autriche qui assure la régence en s’appuyant sur le cardinal Mazarin qu’elle a nommé principal ministre d’État.

Armoiries des Caramany

Et c’est Mazarin qui demande à Joseph de Caramany de créer un régiment d’infanterie composé de Catalans. Le 25 mai 1657, date officielle de sa création, ce régiment prend le nom de Royal Mazarin et il est placé sous les ordres du baron Joseph de Caramany avec le titre de maréchal de camp. Le drapeau du régiment présente sur les quatre quartiers respectivement les couleurs bleue, rouge, verte et feuille morte. Une croix blanche semée de fleurs de lys les sépare.

A la mort du cardinal qui l’avait institué son légataire universel,  Louis XIV reprend le régiment qu’il nomme d’abord Royal Catalan (13 mars 1661), avant de lui donner le nom définitif de Royal Roussillon le 27 janvier 16673 .

Il ne faut pas oublier qu’entretemps, en 1659, le traité des Pyrénées avait mis fin au conflit franco-espagnol et que le Roussillon avait été rattaché à la France. La famille de Caramany reste dans les bonnes grâces du Roi Soleil, comme le confirment les faits suivants :

1666 :   son haras de Sant Pere Pescador est racheté par le gouvernement français et rapatrié en Roussillon.

1668 : Louis XIV confisque la seigneurie de Corbère à la famille Ça Cirera de Llupia d’Oms que l’on sait favorable aux Espagnols, et la remet à Joseph de Caramany.

1668 : Joseph de Caramany est nommé brigadier (en langage militaire moderne, on dirait général de brigade) du Royal Roussillon, dont il restera apparemment commandant en titre jusqu’à son décès.

Il continue à accomplir des missions au service de la France, c’est en tout cas ce que l’on peut déduire du document que je vais vous présenter.

Une pièce remarquable :

la quittance de Joseph de Caramany

Essai de transcription:

Nous, sieur de Caramany, mareschal de camp de l’armée de Sa Ma(jes)té envoyé pour le service de la S(érénissime) R(épublique) de Venize confessons avoir reçu comptan de M(essi)re Guillaume Charron, c(onseill)er du Roy et Trésorier général de l’Extraordinaire des guerres et cavalerie légère la somme de douze cents livres à compter de nos appointements en la dicte quallité, pandam six mois de la présente année commencée le premier may dernier et finissant au dernier du présent mois d’octobre à raison de 200 livres par mois. De laquelle somme de 1 200 livres nous nous tenons contan bien payé et avons quitté et quittance le dit sieur Charron et son dit commis et tous. Au bas tesmoing nostre seing icy mis le troisième octobre (seize cent ?) soixante.

Ce document est intéressant à plusieurs titres. D’abord il nous fait découvrir la signature de Joseph de Caramany et l’on imagine aisément ce personnage prestigieux se pencher sur la feuille qui lui est proposée, prendre une plume d’oie et apposer son paraphe. Son écriture fine permet de déceler immédiatement que ce n’est pas lui qui a rédigé le texte. Cette graphie appliquée aux lignes bien droites est l’œuvre d’un secrétaire professionnel4 qui se désigne comme ‶commis de Guillaume Charron″. Ce haut dignitaire était conseiller du Roi et trésorier général de l’Extraordinaire des guerres et cavalerie légère, titre que l’on trouve effectivement dans des édits de Louis XIV.

En fait, le velin5 que nous avons sur les yeux est une quittance qui, au-delà de la somme indiquée, nous apprend que le sieur de Caramany a accompli une mission pour le roi au service de la Sérénissime République de Venise.

Joseph de Caramany a donc continué à servir la France bien après son exil en Roussillon. Et de toute évidence pas seulement en mettant en œuvre ses compétences militaires puisqu’il pouvait être envoyé en mission dans d’autre états.

Le feuillet de classement

Le feuillet de classementLe document original est accompagné d’un petit feuillet de classement (voir ci-joint) qui mentionne que nous sommes en présence d’une quittance de 2 400 livres rédigée en 1669. J’émets quelques réserves sur le relevé de l’archiviste : d’abord le montant de 2400 livres (est-ce parce qu’on lit deux fois 1200 livres ?), ensuite le millésime, qui est également rajouté au crayon gris sur le document, avec toutefois une hésitation sur le 6. En effet, si, dans le texte, on distingue nettement à la dernière ligne « le troisième octobre » et plus loin « soixante » mot précédé de signes que l’on peut interpréter par 16 C (1600),  on ne voit écrit « neuf » nulle part, mais juste une barre qui coupe la ligne horizontale destinée à monter que la ligne est finie.  Un autre élément est aussi à prendre en compte : Guillaume Charron est décédé le 14 avril 1669. Pouvait-on se servir de son nom dans une quittance du 3 octobre ? 

Les derniers jours de Joseph de Caramany

Le 4 janvier 1672, Il rend son âme à Dieu à Bourbon l’Archambault, et l’on pourrait s’étonner qu’il soit si loin de Perpignan ou de Corbère. En fait, cette ville, aujourd’hui dans le département de l’Allier, est le cœur historique de l’ancienne province du Bourbonnais. Depuis l’Antiquité, elle est connue pour la qualité de ses eaux au point de devenir une ville thermale renommée, fière d’avoir reçu au XVIIsiècle Madame de Sévigné, Madame de Montespan et la princesse de Conti.  Et si Joseph de Caramany contemporain de ces dames,  se trouvait à Bourbon-l’Archambault,  c’était justement pour bénéficier de soins de l’établissement thermal, preuve supplémentaire de l’attention que manifestait le roi pour son fidèle soutien. Lors d’un petit séjour dans la région, j’ai pu visiter l’ancien château seigneurial des Bourbons et contempler du haut du donjon, l’établissement thermal, toujours réservé aux curistes, dont les murs avaient abrité Joseph de Caramany.

Après sa mort, son cœur enveloppé dans une boîte d’argent fut transporté par l’aumônier militaire du régiment de Roussillon, un certain Casadavall, et remis au clergé de Saint-Jean de Perpignan, le 5 février 1672, à la charge de l’inhumer d’après les indications des exécuteurs testamentaires.

Lors de la petite enquête menée avec Philippe Garcelon sur les chandeliers de la cathédrale, j’avais demandé à la sacristine si elle était au courant de cette inhumation. Ce n’était malheureusement pas le cas. Rappelons que la présence des chandeliers faisait aussi partie des volontés testamentaires de Joseph de Caramany dont la famille restera attachée à la cathédrale. Deux de ses filles Maria Ana et Theresa   s’y marieront, respectivement en 1672 avec noble Alexandre du Vivier de Lansac, et en 1680 avec Clément Dubois de Boisambert, membre éminent de la noblesse française. Son épouse Dona Theresa de Junyent i Marimon y fut ensevelie,  le 25 août 1706.

Je remercie tout particulièrement Paul Caillens pour m’avoir communiqué ce document, découvert par hasard sur Internet, qui nous révèle une face inconnue de la vie de Joseph de Caramany.

Notes:

  1. www.caramany-paridulac.fr Les chandeliers de la cathédrale, rubrique Histoire page 10
  2. Dans les documents espagnols , il porte le titre de Don, preuve de son appartenance à la noblesse créée par le roi, les Cavalers. Il a aussi le double patronyme Caramany y Almar. (en catalan, pas de Don et le nom s’écrit  Caramany i Almar)
  3. Pascot Jep, Le Roussillon dans l’histoire, Editions Privat, page 162
  4.  La lettrine N en tête du texte est magnifique.
  5.  information indiquée sur le feuillet de classement.

Sources imprimées et numériques :

Photos:

miniature: Les armoiries de Theresa de Junyent i Marimon, veuve de Joseph de Caramany

1: Extrait de l'Armorial de France dressé en vertu de l'Édit de 1696 par Charles d'Hozier dans Volumes reliés du Cabinet des titres, recherches de noblesse, armoriaux preuves, histoires généalogiques... gallica.bnf.fr

2:  La quittance signée par le baron Joseph De Caramany

3: Le feuillet de classement qui comporte des erreurs