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Le cardinal Benet de Sala i Caramany

 Rome, le 18 mai 1712. Au cours du consistoire1 qu’il vient de convoquer, le pape Clément XI nomme un nouveau cardinal, mais cette nomination in pectore, indique une situation particulière et en tout cas, est un signe que ce futur prince de l’Église a besoin de la protection du souverain pontife.Car, in pectore que l’on traduit littéralement par « dans la poitrine » au sens de « dans le cœur », est une expression qui signifie que l’identité du nommé n’est pas révélée ; le pape garde donc pour lui son nom dans son cœur. Il peut prendre cette décision par exemple pour ne pas nuire à ce nouveau cardinal en cas de répression politique ou de persécutions religieuses dans son pays. (Wikipédia)

Qui Clément XI a-t-il nommé ?

On le saura quelques mois plus tard en janvier 1713. C’est un Catalan qui se nomme Benet de Sala i de Caramany. Il est né à Gérone, le 16 avril 1646 et appartient à la noblesse de par ses deux parents Francesc de Sala, avocat fiscal, et Anna de Caramany i Ceja. C’est le patronyme de sa mère qui nous intéresse puisqu’il fait de lui un descendant direct de Poncet de Caramany, seigneur de Caramany, venu se marier en Ampourdan en 1310.

Sa mère n’est autre que la demi-sœur de Joseph de Caramany i Almar que nous évoquerons dans le prochain article. Très tôt, ses parents le destinent à entrer dans les Ordres. Peut-être y avaient-ils même pensé dès sa naissance en le prénommant Benet,  Benoît en français ? En effet,  dès l’âge de 12 ans, il rentre comme enfant de chœur (monaguillo) en vue de devenir moine, au monastère de Montserrat tenu par une congrégation bénédictine. C’est un lieu de prestige, le premier sanctuaire marial de Catalogne.

signature de Sala i CaramanyParticulièrement doué, il poursuit ses études à l’université de Barcelone où il obtient un doctorat de philosophie, puis va étudier la théologie à Salamanque, au collège Sant Vicente dirigé par la même   congrégation bénédictine que Montserrat. Devenu docteur en théologie, il devient à trente ans à peine, titulaire d’une chaire attribuée par le roi Carlos II2. Il enseignera la théologie durant 5 ans, jusqu’en 1681, pour revenir à Montserrat comme abbé. Il occupera ensuite le poste d’abbé dans d’autres monastères3 puis sera nommé sur proposition du roi ou tout au moins avec son accord, évêque de Barcelone en 1698, par le pape Innocent XII. Il devient ainsi la plus haute autorité religieuse de Catalogne.

Ses problèmes politiques.

Sa mission pastorale va être perturbée par un événement qui n’a rien de religieux, le décès de son roi, le 1er novembre 1700. Charles II, en espagnol Carlos II von Habsburg, ajoutait à son titre de roi d’Espagne, ceux de roi des Indes, de Naples, de Sardaigne et de Sicile, duc de Bourgogne et de Milan, souverain des Pays Bas. Comme il est mort sans descendance, inutile de dire que les enjeux de sa succession sont énormes pour les deux familles qui dominent l’espace européen, les Habsbourg d’Autriche et les Bourbons de France. Louis XIV revendiquait des droits sur cette succession en tant que petit-fils par sa mère de l’ex roi d’Espagne Philippe III, mais aussi en tant qu’époux de Marie Thérèse d’Autriche, fille de l’ex roi Philippe IV. Les tractations diplomatiques entre les diverses puissances européennes avaient même débuté avant la mort de Charles II pour envisager un partage équilibré de ses possessions. Mais le roi, influencé par la noblesse castillane plutôt favorable aux Bourbons,  écrit un dernier testament dans lequel il nomme comme héritier unique pour les Espagnes, Philippe, duc d’Anjou et fils du dauphin de France, Louis.

Benet de Sala i CaramanyLouis XIV saisit cette occasion et le 17 novembre 1700 présente à la Cour son petit-fils en disant « Messieurs, voici le roi d’Espagne ». Celui-ci régnera sous le nom de Philippe V.

Tout comme le nouveau pape Clément XI, qui reconnaît comme roi d’Espagne Philippe V, Benet de Sala y de Caramany entame des relations normales avec la nouvelle dynastie.

Mais les pays voisins se sentant menacés par cette alliance dynastique entre la France et l’Espagne,  créent, en 1701,  « La Grande Alliance » puis déclarent la guerre à la France. Les combats vont se dérouler un peu partout en Europe. En 1703, l’empereur du Saint empire Romain Germanique renonce au trône d’Espagne sur lequel il nomme son fils cadet, l’archiduc Charles de Habsbourg qui prend le nom de Charles III ou Carlos III. Chaque camp a donc son roi.

A Barcelone, l’administration des Bourbons, deviendra source d’inquiétudes pour le clergé catalan et créera des mécontentements. Les relations de certains prélats avec le vice-roi Velasco se tendent, et celui-ci finit par se retourner contre l’évêque. Au mois de mars 1705, Monseigneur Benet de Sala i de Caramany est convoqué à Madrid sous un prétexte banal : « causas tocantes al Real servicio4 ». Une fois dans la capitale, il est « promené » de service en service, de ministère en ministère. La volonté de le maintenir sous contrôle et surtout éloigné de son diocèse est évidente. L’évolution de la guerre n’est certainement pas pour rien dans cette situation car à Barcelone,  de graves événements se déroulent.

 Les alliés, déjà présents dans la péninsule ibérique au Portugal et à Gibraltar ont attaqué la ville qui est tombée le 14 septembre. Charles III, a en fait immédiatement la capitale de son gouvernement.

Benet de Sala i de Caramany est toujours à Madrid, le 2O juin 1706, alors que Philippe V, face à une situation militaire, qui lui échappe abandonne la ville.

Quan el 25 de juny es rendi la ciutat i el marquès de Vinas hi entrà proclamant l’Arxiduc Carles, el bisbe Sala ana à fer els compliments al marquès.

( Quand le 25 juin, la ville se rend et que le marquis de Vinas y rentre, proclamant l’Archiduc Charles, l’évêque Sala va présenter ses compliments au marquis.) Source Viquipédia.

Une fin de vie tragique

Benet de Sala i de Caramany a donc pris parti pour la famille de Habsbourg. Il n’imaginait certainement pas à ce moment-là quelles en seraient les conséquences.

Le 4 oût, alors qu’il est sur la route à quelques lieues de Madrid, des soldats au service des Bourbons l’enlèvent. Sur ordre de Philippe V, il est emprisonné à Bayonne puis à Bordeaux au château Trompette, aujourd’hui détruit. Le pape interviendra en sa faveur et il finira par être exilé en Avignon, cité pontificale ou contrairement aux deux résidences précédentes, il est libre de ses mouvements mais sans pouvoir dépasser les limites de la ville. Durant ces années d’exil,  Il est toujours en titre évêque de Barcelone.  Et avec peu de perspective de retrouver sa cathédrale, car après un premier rétablissement de Philippe V sur le trône en 1707, les grandes puissances se réunissent à Utrecht, en janvier 1712, pour trouver une sortie à cette guerre qui dure maintenant depuis plus de dix ans. Lors de ces discussions, des échanges de prisonniers sont prévus et il est proposé à Benet de Sala i de Caramany de pouvoir choisir comme lieu de résidence Vienne, Milan ou Rome. Il refuse et reste donc en Avignon. C’est là qu’il apprendra que, le 30 janvier, a été rendue publique sa nomination comme cardinal.

armoiries Benet de Sala i CaramanyOn peut se demander si le pape n’a pas trouvé ainsi la solution pour lui permettre de quitter Avignon. D’après le site wikipédia, le fait d’être cardinal donnait droit à un passeport et donc d’avoir l’autorisation de circuler. Ce qui permet à Benet de Sala i de Caramany de reprendre le chemin de Barcelone.

Il y arrive le 10 avril, mais Philippe V qui ne lui pardonne pas son ralliement à Charles III, a signé le 20 mars précédent, un décret déclarant l’évêque parjure (par rapport à la fidélité qu’il doit au souverain) et interdisant à toutes les administrations royales de le reconnaître comme cardinal.5  Le lendemain 11 avril est signé le Traité d’Utrecht qui confirme Philippe V sur le trône d’Espagne, à condition de renoncer à ses droits sur le trône de France et à toutes les possessions espagnoles hors de la péninsule ibérique.

Benet de Sala i de Caramany n’a plus aucun espoir. Il sait que Philippe V poursuivra sa vengeance jusqu’au bout et il ne peut rien espérer de l’ex Charles III, devenu en 1711 empereur du Saint Empire Romain Germanique sous le nom de Charles VI, qui reconnait le traité d’Utrecht et a donc renoncé à l’Espagne. Le cardinal se retrouve sans soutien politique et sans revenus, car en reprenant Gérone,  les Français ont confisqué les biens de son neveu, Benet de Sala i Cella, qui lui apportait une aide pécuniaire.

Le 3 juillet, il embarque pour Gênes afin de regagner ensuite Rome. Une fois dans la ville éternelle, il tombe dans la maladie et l’oubli, ne pouvant même pas se présenter devant le pape pour recevoir le chapeau cardinalice. Il meurt le 2 juillet 1715 précédant de deux mois le Roi Soleil dans la tombe. Il est inhumé dans la basilique des Saints XII apôtres qui avait été reconstruite par Clément XI, quelques années auparavant. Sur son mémorial, le pape a tenu à ce que soit mentionné son titre de cardinal. Par contre, dans sa cathédrale de Barcelone, un monument funéraire fait état de son passage mais seulement comme episcopus defuntis, (évêque défunt). Car Philippe V de Bourbon n’a jamais pardonné.

Les Caramany ont fourni à l’Église de nombreuses religieuses et religieux.

Dans les familles nobles composées de plusieurs garçons, il n’était pas rare de destiner les cadets à faire carrière dans les ordres. Pour les filles, on choisissait un bon mariage avec un parti au moins du même rang social ou une existence de religieuse avec, pour les plus riches, la possibilité de s’élever au rang d’abbesse. Déjà au XIVe siècle, l’une des filles de Poncet, Felipa de Caramany était abbesse de l’Eula, l’un des trois monastères de cisterciennes fondés par l’abbaye de Fontfroide. Daté de 1153, il se situait sur l’actuelle commune du Soler, route de Thuir où une église appelée Sainte-Marie-de- l’Eula existe toujours.

Ce serait une tâche énorme que de reprendre l’ensemble de la généalogie des Caramany. En consultant dans l’ouvrage Noblesa catalana de Philippe Lazerme, les branches Vilanova de Caramany et Ros de Caramany, j’ai trouvé pas moins de huit religieuses, un moine capucin et deux prieurs. A noter que l’auteur de l’ouvrage a conservé les lieux, les noms, prénoms en espagnol, les faisant précéder du titre de noblesse don et dona.  J’ai conservé son orthographe.

-          Isabel de Vilanova y de Caramany,  née après 1517, religieuse bénédictine au monastère de Sant-Daniel de Gerona. Ce monastère a l’air particulièrement apprécié par la famille Caramany.

-          Dona Ana-Maria de Vilanova-Caramany y de Farnes, née après 1557, religieuse bénédictine au monastère de Sant-Daniel de Gerona. C’est une nièce de la précédente.

-          Dona Ana de Vilanova-Caramany y Delpas, religieuse née en 1604

-          Dona Geltrudis de Caramany y de Caramany, religieuse bénédictine au monastère Sant-Daniel de Gerona

-          Dona Maria Francesca de Ros y de Caramany, baptisée à la Bisbal le 15 novembre 1705, fit profession chez les Bénédictines du monastère de Sant-Daniel de Gerona dont elle devint prieure.

-          Dona Maria Rosa de Caramany y Fontdevila, nièce de la précédente, religieuse cistercienne au monastère de Santa Maria- de Cadins dont elle devint abbesse ; elle mourut en 1810.

-          Dona Maria Josepha, sa sœur, qui naquit à Gerona le 7 aout 1746, entra à son tour dans le même monastère.

-          Dona Maria Theresa de Caramany y Fontdevila naquit à Gerona le 29 décembre 1753 et suivit ses sœurs ainées chez les cisterciennes de Santa Maria de Cadins.

Quelques vérifications rapides permettent d’avancer que l’on trouverait dans les autres branches de l’arbre généalogique des Caramany, autant de jeunes filles qui se consacrent à la vie monacale.

Concernant les hommes, la branche des Vilanova Caramany livre un frère capucin, Don Francesc de Caramany y Almar. C’est le frère du fameux Joseph de Caramany.

Dans La branche des Ros y Caramany, on trouve deux prieurs :

-          Don Joseph-Pio de Ros y de Caramany qui fut baptisé à la Bisbal le 25 juillet 1700. Il devint prieur de la collégiale d’Ulla.

-          L’autre , un neveu se nomme Don Anton Joan de Caramany y Fontdevila ; il naquit à Gerona le 16 janvier 1751, fit profession chez les pères Carmes Dachaux6 de sa ville natale puis devint prieur de la maison de Vic. C’est un frère des trois religieuses de Santa Maria de Cadins. Sur les huit enfants du couple don Anton Mariano de Ros y de Caramany et dona Narcisa Fontdevila y Roure, quatre ont donc choisi de vouer leur vie à Dieu.

Les archives de la bibliothèque de Barcelone citent aussi comme curés en 1618, Don Rafael de Vilanova Caramany y Desplas, et Don Bernat de Villanova Caramany y Desplas. Leur lien de parenté est évident.

Enfin, l’abbé Albert Cazes dans un de ses relevés des Dictons, proverbes et locutions du Pays Catalan, signale qu’il y avait à Vinça en 1618 deux prêtres, Armengau et Caramany. Le texte écrit en catalan, nous apprend qu’ils eurent une altercation dans le chœur, pendant la messe, jusqu’à faillir en venir aux mains. La citation du nom de famille Caramany sans autre précision, permet deux hypothèses. Soit le prêtre appartient à l’une des branches de la famille noble des Caramany, soit il s’appelle tout simplement Caramany. Le nom de notre village est aussi devenu un patronyme. J’ai trouvé des familles le portant dans les registres paroissiaux d’Estagel ou de Marquixanes, et Jean Tosti, dans la revue d’Ille et D’ailleurs, signale une famille Caramanyes à Corbère en 1497.

Notes:

  1.  assemblée de cardinaux convoquée par le pape pour le conseiller ou débattre de sujets concernant la vie de l’Église
  2. D’après un texte de l’historien Marti Bonet que l’on peut lire sur le site de l’archidiocèse de Barcelone, cette nomination comme celles d’abbé ci-dessous sont faites par le roi Charles II.
  3. San Pedro de la Portella et San Pablo del Campo, (les deux monastères ont fusionné en 1617) et Santa Maria de Gerri (source Pares)
  4.   « affaires touchant au service royal »
  5.  A sa demande, son grand-père Louis XIV fera de même .
  6.  L’ordre des Carmes est un des ordres mendiants

Sources imprimées et numériques:

Photos:

miniature:  un portait de Benet de Sala i Caramany trouvé sur le site de l'Esglesia Arxidiocesane de Barcelona. A noter que les traits du visage ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux du portrait suivant.

1-2-3-4: source Viquipédia