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Araignées carmagnoles

Chaque année, l’été venu, lorsque j’arrive à Caramany, il n’est pas rare, alors que je décharge encore mon attirail, que j’entende retentir depuis une des chambres du haut de notre vieille maison de « La Borde », un cri digne des pires films d’épouvante. J’avoue ne plus y prêter attention, tant ces éclats de voix s’insèrent dans le rituel qui marque généralement notre venue en ces lieux. Cependant, j’ai fini par m’interroger sur ce qui pouvait bien pousser certains d’entre nous, même parmi les plus pacifiques, à se transformer en exterminateurs armés de balais ou pire de bombes, pour procéder à l’éradication méthodique de frêles araignées dont le seul tort est d’avoir élu domicile dans quelque recoin tranquille de nos maisons. De tels exterminateurs méritent pourtant qu’on reconnaisse au moins leur témérité, surtout lorsque d’autres individus demeurent tétanisés à la seule vue de ces monstres octopèdes.

La peur des araignées

L’arachnophobie, dont il est ici question, est une des peurs les plus répandues envers les animaux, au même titre que celle des serpents ou des souris. D’où vient cette terreur, qui affecte en priorité les femmes, et dont le propre est d’être irraisonnée?  Attention, je ne dis pas ici que le propre des femmes est de manquer de raison, loin de moi cette idée, j’aurais trop peur de devenir, à mon tour, un « monstre » à neutraliser. Je dis simplement que rien de raisonnable ne justifie cette peur à propos de laquelle, les spécialistes du comportement humain évoquent souvent des traumatismes vécus lors de l’enfance, dont seule une psychothérapie permettrait de venir à bout.
Pour ma part je pense qu’il n'est  nullement nécessaire d’être un spécialiste de quoi que ce soit, pour comprendre que la peur d’une chose est souvent liée à la méconnaissance de cette dernière. Dès lors, il ne resterait plus qu’à connaître l’araignée pour échapper à sa phobie. 

En tout cas, c’est le parti que je pris à l’issue d’une balade nocturne organisée par le « Pari du lac » au mois d’aout 2011, où nous venions précisément de nous trouver nez à nez avec une araignée de taille notable, que malheureusement je ne fus pas en mesure de photographier correctement. Durant cette nuit, qui me parut interminable,  je ne pus qu’attendre le petit matin, en pensant à cette araignée, identifiée par un des participants comme une épeire et dont la toile s’étendait sur toute la largeur du chemin. Très tôt, le lendemain, je partis donc pour essayer de la retrouver. Malheureusement, la toile avait disparu, ce qui me décida à explorer les alentours du village, dans l’espoir d'en rencontrer d’autres spécimens . En fait, j'en découvris plusieurs que je n’avais jamais vus auparavant. Il faut dire que les seules qui avaient jusqu’alors retenu mon attention étaient les quelques araignées locataires de nos demeures dont la tégénaire domestique est la plus répandue.

Les araignées et l'histoire

Lors de recherches concernant une de mes passions, l’astronomie, je me souviens avoir lu que Jérôme de Lalande aimait particulièrement les araignées. En premier lieu, j’en avais conclu, un peu hâtivement, que ces dernières devaient être les seules compagnes de cet illustre astronome du XVIIIème siècle, lors de ses séances d’observation nocturne. Mais il n’en était rien et quelle ne fut pas ma surprise en poursuivant la lecture d’une de ses biographies 1 dont voici un extrait: « Son goût pour les araignées et les chenilles, qu’il avalait avec une affection ridicule de délices, ne se concevait pas, s’il ne se trouvait en harmonie avec tout ce qu’il y avait d’ignoble et de bideux2 dans cette physionomie infernale. Dès qu’il était dans la compagnie des dames, ces scènes de polyphagie dégoutante étaient le divertissement le plus ordinaire qu’il leur offrait… c’était là ce que Lalande appelait se mettre au-dessus des préjugés… Un jour madame Condorcet, devant qui il mangeait des araignées, lui demanda quelle saveur il trouvait à ces mets, « une saveur de noisette », lui répondit Lalande… Cette singularité de Lalande lui valut le couplet suivant dans une chanson de Piis 3»

"Quand sur votre blanche assiette
La noire arachné courra,
Pour la croquer sans fourchette
Entre vos doigts prenez-la :
Sinon de vous lau de rirette
Monsieur de Lalande rira"

Dans un autre ouvrage4 j’ai également trouvé ceci :

« L’histoire des araignées et celle des effets de leur venin fournirait sur tout matière à un ample chapitre, s’il était avec une sage critique. Quelle variété dans les sensations de l’homme ! Les uns ont une répugnance invincible pour les araignées; des femmes s’évanouissent au seul nom de cet insecte. Il est vrai que la propreté seule engagerait à les haïr. Les autres les ont en familiarité, et croient faire des prouesses en en mangeant. Les plus rusés s’en servent comme d’une amulette ou d’un philtre, pour intimider les esprits faibles dont ils veulent se rendre maîtres. On a rapporté tant de choses pour accuser les araignées d’être venimeuses ou pour les en excuser, qu’on ne peut qu’être réservé sur la croyance que méritent les récits de différents auteurs… Nos araignées de France sont plus laides en général que redoutables… »

Enfin, je cite ce passage tiré d’un ancien dictionnaire d’histoire naturelle5 :

« M. de la Hire6 a assuré l’Académie des Sciences, qu’il avait connu une Demoiselle, qui lorsqu’elle se promenait dans un jardin, ne voyait point d’araignées qu’elle ne saisit et ne croqua sur le champ. Il est parlé de la fameuse Anne de Schurman, qui les cherchait par goût et les mangeait avec délice… Dans le pays des Kamtschadales (Le Kamtchatka, péninsule de l’extrême orient russe bordée par l’océan pacifique nord), où les araignées sont fort rares, les femmes qui veulent avoir des enfants, recherchent ces insectes, et les mangent ; elles s’imaginent que ce mets les rendra fécondes, et qu’elles accoucheront plus aisément. »

Ces quelques écrits attestent, s’il le fallait, que la relation de l’homme à l’araignée est une longue histoire qui puise ses racines dans la mythologie:

La punition d'Arachné par Rubens (1577-1640)Dans les métamorphoses (livre VI), Ovide nous livre l’histoire de Pallas7 et Arachné:

Arachné, fille d’Idmon de Colophon (un teinturier) était une des meilleures tisseuses de son pays, au point que tout le monde disait qu’elle avait appris son art de la déesse Pallas elle-même, ce dont Arachné se défendit, au point de lancer un défi à Pallas: « Qu’elle rivalise avec moi, dit-elle, il n’est rien à quoi, vaincue, je ne me soumette ». La déesse se déguisa alors en vieille femme et vint voir Arachné pour lui proposer de lui apprendre l’art du tissage. Arachné (ne reconnaissant pas Pallas) dit à la vieille femme: « Tu as perdu l’esprit, ta vieillesse prolongée t’accable… Je ne prends conseil que de moi-même, cela me suffit… Pourquoi la déesse ne vient-elle pas en personne ? Pourquoi se dérobe-t-elle à cette compétition ? » A ce moment, la déesse rejeta son déguisement de vieille femme et répondit  « Elle est venue ! ». La fille de Jupiter et Arachné s’installèrent chacune devant un métier à tisser et toutes deux commencèrent leur ouvrage. Une fois les tapisseries achevées, Pallas ne put que reconnaitre que l’art d’Arachné était parfait ; de colère, elle déchira alors l’œuvre de sa rivale qu’elle  frappa à la tête, à plusieurs reprises, de sa  navette en buis. La malheureuse Arachné ne supportant pas cet outrage s’attacha un fil autour de la gorge et se pendit. Pallas prit  la malheureuse en pitié, elle allégea le poids et dit: «  Conserve la vie, mais cependant reste pendue, imprudente, et, pour t’enlever tout espoir dans l’avenir, je veux que la même peine soit irrévocablement prononcée contre ta race et tes plus lointains arrières neveux ». Pallas versa ensuite sur Arachné les sucs d’une herbe consacrée à Hécate8. Touchée par ce redoutable poison, Arachné perdit ses cheveux, son nez et ses oreilles ; sa tête devint minuscule et le reste de son corps se métamorphosa en un ventre d’où s’échappait un fil qui la maintenait suspendue. Arachné ainsi transformée se remit à son labeur de tisserande et c’est ainsi que naquit l’araignée.

Arachnides carmagnoles

La classe des arachnides qui compte 80 000 espèces, regroupe environ 1 500 espèces de scorpions et  50 000 espèces d’araignées, les 28 500 espèces restantes  correspondant essentiellement aux acariens et à d’autres espèces moins connues. De toutes ces espèces, seules quelques-unes  sont réellement très dangereuses pour l’homme; elles  vivent principalement en Australie et dans les zones tropicales. 
Les plus anciens arachnides fossiles sont des scorpions qui datent de 540 millions d’années.  A cette époque, les Pyrénées-Orientales  étaient recouvertes  par la mer qui déposa argiles, sables et calcaires sur le vieux socle granitique. Au cours des ères géologiques, ces sédiments se sont, entre autre, métamorphosés en schistes, sur lesquels pousse aujourd’hui le vignoble carmagnol. Ces arthropodes invertébrés ont  donc résisté à de multiples  périodes géologiques, alors que l’homme qui  occupe la Terre depuis  à peine 3 à 5 millions d’années, y  fait figure de « dernier  venu »,  bien qu’il n’hésite aucunement à écraser d’un revers d’espadrille le paisible scorpion  implanté en pays catalan depuis bien plus longtemps que lui. Tragique destin donc pour l’antédiluvien arthropode, mais non moins tragiques desseins pour le bipède prétentieux.

Pour en revenir à mes trouvailles carmagnoles, voici la première araignée que j’ai réussi à photographier du côté de la Teulière:

Argiope frelon

Il s’agit ici d’une femelle d’argiope bruennichi ou épeire fasciée, parfois  appelée argiope frelon. Sa robe qui imite celle d’un frelon ou d’une guêpe est un moyen naturel efficace pour se protéger des oiseaux qui n’osent les attaquer.

Cette orbitèle9 est une des plus grandes vivant sous nos latitudes, il n’est pas rare que le corps de la femelle atteigne 2.5 cm de long, alors que celui du mâle n’excède guère 5 mm. Cette araignée possède une grande vivacité, j’ai pu le constater en m’approchant d’elle pour la photographier.

En été, dans les environs de Caramany  les criquets  qui abondent constituent l’essentiel de son alimentation; c’est probablement la raison pour laquelle les argiopes que j’y ai vues , tissent  presque toujours leurs toiles au ras du sol tendues entre des herbes hautes ou de petits buissons. Durant les périodes de chasse, elles se tiennent généralement au centre de la  toile d’où elles foncent sur les proies qui s’y prennent pour les enfermer dans un sac qu’elles confectionnent en filant leur soie tout en faisant tourner l’insecte qui se retrouve alors littéralement emmailloté dans une prison. Ensuite, elles lui injectent  des sucs digestifs qui vont dissoudre ses tissus de l’intérieur, dès lors, elles n’auront plus qu’à les sucer pour se nourrir. Et oui, l’araignée ne mange pas d’aliments solides. Lorsque l’argiope perçoit un danger, elle se laisse rapidement tomber au sol suspendue à son fil.

ToileContrairement à ce que l’on pourrait croire, cette araignée est  inoffensive pour l’homme, tout au plus le venin qu’elle inocule avec les deux petites « seringues » qu’elle possède à l’extrémité de ses chélicères (cf. dernier paragraphe: Anatomie), peut-il occasionner une petite rougeur ou des démangeaisons sans gravité. En revanche, la femelle se montre sans pitié pour son mâle, car, tout comme la mante religieuse, elle le dévore sitôt après l’accouplement. La femelle fécondée pond ses œufs dans un cocon qu’elle confectionne en forme de poire et qu’elle dépose non loin de sa toile. Les œufs éclosent rapidement mais les petites araignées demeurent longtemps dans le cocon, à l’abri du froid, en attendant le printemps.

L’argiope frelon est une des plus douées pour confectionner sa toile avec une géométrie parfaite.  Généralement, cette toile qu’elle refait chaque jour, à l’aube ou à l’aurore,  après avoir détruit la précédente, possède entre trente et quarante rayons (fig.2) qu’elle prend soin de fixer et de tendre dans un cadre(fig.1) en suivant  un ordre précis, afin que la toile reste équilibrée durant toute sa construction. Sur la partie centrale de ces rayons elle enroule ensuite une première spirale nommée  «moyeu» (intérieur du cercle rouge, fig.3) qui a pour but de consolider la base de chaque rayon afin de réduire les déformations de la toile lors de ses déplacements. Ensuite, elle réalise une seconde spirale de consolidation qui va aller en s’éloignant vers l’extérieur du cadre (fig.3, extérieur du cercle rouge). Enfin, comme les spires de consolidation sont trop écartées, elle revient en sens inverse et fabrique une nouvelle spirale dite « de capture » plus serrée (fig.4) et dont la soie possède des caractéristiques différentes. La soie de capture est constituée d’un double câble, noyé dans une substance très collante qui va en quelques secondes se condenser en un chapelet de minuscules gouttelettes dont les proies ne pourront plus se défaire dès lors qu’elles entreront en contact avec elles.

Filière d'araignéeLes araignées possèdent toutes à l’extrémité inférieure de leur ventre des glandes « séricigènes » qui produisent une soie liquide qui se solidifie en fibrilles d’environ 5 microns de diamètre et qui vont s’entrelacer pour former un fil de 20 à 70 microns. Les propriétés du fil varient suivant sa fonction, ainsi comme nous l’avons vu existe-t-il plusieurs types de fils pour constituer la toile, mais par exemple, les fils du cocon ou ceux qui servent à l’emmaillotage des proies, possèdent également des caractéristiques spécifiques à leurs fonctions.  Sur l’image ci-contre, j’ai photographié les filières de l’argiope qui forment des protubérances mobiles et articulées. La soie qui sort de ces filières possède une résistance double de celle qu’aurait un câble d’acier de même diamètre. Son élasticité est quant à elle quatre fois plus importante.

Epeire diadèmeLa seconde araignée que j’ai découverte tissait sa toile juste au-dessus du relais de télévision de Montredon. Je l’ai identifiée comme étant une araneus diadematus ou « épeire diadème »,  relativement aux dessins blancs qui ornent sa partie supérieure. C’est une espèce  très commune qui, tout comme l’argiope  frelon, ne sait pas réparer sa toile et la reconstruit donc inlassablement tous les matins. En fait, lorsqu’une telle araignée refait sa toile, elle mange l’ancienne, afin de ne pas perdre les sucres et acides aminés présents dans la soie. A sa manière, cette épeire nous donne donc  une leçon de recyclage des matériaux de construction, dont nous ferions bien de nous inspirer au quotidien. Sa toile orbiculaire (en forme de roue)  d’environ 50 cm de diamètre n’utilise pas moins d’une vingtaine de mètres de soie qu’elle produit en une heure environ.

Cette araignée de taille plus modeste que l’argiope frelon, atteint cependant 2 cm de longueur. Sa durée de vie est d’un an. Sa piqure peut être douloureuse, sans pour autant que la douleur ne dépasse celle occasionnée par une piqure de guêpe commune. Généralement  lorsqu’elle se sent menacée l’argiope diadème  a plutôt tendance à se réfugier dans une poche de soie confectionnée à une des extrémités de sa toile d’où elle peut éventuellement se poster à l’affût de ses proies. Grâce à sa sensibilité aux vibrations, elle utilise les variations de tension des fils de sa toile occasionnées par le débattement d’un insecte pris au piège, pour le localiser et bondir sur lui.

La période où cette araignée est fécondable se limite à quelques jours durant sa vie d’adulte. A ce titre, il n’est pas rare que plusieurs dizaines de mâles viennent  la courtiser avant qu’un accouplement ne porte ses fruits. Les mâles les plus prudents, prennent soin d’apporter une proie à la femelle qui la dévore tandis que ces derniers s’accouplent avec elle avant de subir le même sort. La femelle mourra elle aussi, peu après sa ponte.

Argiope lobéeEn poursuivant ma quête, je suis enfin tombé sur une troisième araignée de grande taille,  dans la garrigue du côté des hautes crêtes qui marquent la frontière entre Caramany et Montalba.

Cette fois il s’agissait d’une argiope lobatta ou argiope lobée qui avait tiré un fil d’au moins 1,20 mètre entre deux maigres conifères, la toile tendue au centre de ce cadre  avoisinait les 60 cm de diamètre.

J’ai trouvé cette soie d’une résistance hors norme, ce qui m’a été confirmé par la suite, dans mes lectures. En effet, des témoignages attestent que certains petits oiseaux ne parviennent pas à se défaire des toiles d’argiope lobatta, si par malheur ils viennent à s’y emmêler. Cette araignée besogneuse aurait pu s’appeler Pénélope car, tout comme l’épouse d’Ulysse, elle détruit sa toile au beau milieu de la nuit et se remet aussitôt à la tisser jusqu’à ce qu’elle soit "provisoirement" achevée, environ trois heures plus tard, et chaque jour elle renouvelle le même cycle.

Cette argiope mesure jusqu’à 22 mm (sans les pattes), ce qui en fait une des plus grosses araignées vivant en France.On la trouve généralement sur le pourtour méditerranéen de l’Italie à l’Espagne. Dans le reste du monde, elle a colonisé l’Afrique du nord, une partie du Proche-Orient et de la Chine. Elle est identifiable grâce à sa face dorsale (image ci-contre à gauche) de couleur argentée et aux parties saillantes en forme de lobe sur lesquelles on distingue la présence de six petits trous.  Sur sa partie inférieure, l’argiope lobée présente un ventre décoré d’une sorte de damier jaune et noir qui se confond avec le sol des garrigues, jonché de débris.

En fin d’après-midi, de retour à Caramany après cette promenade fructueuse mais harassante, à travers les broussailles et les pentes rocheuses,  je me réjouissais de pouvoir visualiser mes photographies sur un grand écran. Depuis mon départ, j’avais par précaution tiré un grand nombre d’images car, entre le vent qui agitait sans cesse les toiles d’araignées,  le soleil qui risquait de compromettre l’exposition sur de si petits sujets et surtout mes incertitudes en ce qui concerne la mise au point en macrophotographie, j’avais craint le pire, heureusement il n’en fut rien.

stéatoda grossaAlors même que je regardais ces premières images sur mon portable que j’avais installé sous le murier de La Borde, je vis juste à ma gauche, sur le parapet,  une petite boule qui évoluait sur une pierre, sa couleur rougeâtre qui tranchait avec la roche l’empêchait d’y passer inaperçue.  Super, me dis-je, une nouvelle araignée !  Je me surpris à rire en moi-même de ma propre réaction.

Manifestement cet état d’excitation que connaissent les chercheurs en tout genre, ne m’avait pas lâché de la journée et continuait d’exercer son emprise sur moi. Je connais pourtant bien cette sensation pour l’avoir ressentie à maintes reprises à la pêche ou lorsque j’accompagne un de mes fils avec un détecteur de métaux , à la recherche de quelque improbable trésor. L’aventure se solde généralement par des chaussures et des vêtements maculés de terre, mais aussi par quelques "ampoules" sur nos mains d’avoir trop creusé. Quant au trésor, il se réduit bien souvent à des balles de fusil de guerre, des clous rouillés ou des pièces couvertes d’oxyde de cuivre et autres résidus d’occupation humaine sans grand intérêt. Le plus extraordinaire est que cette excitation semble s’intensifier au fil de nos échecs, comme soumise à une force irrationnelle...  Mais peut-être qu'ici n'est pas l’endroit pour tenir de tels propos.

stéatodaRevenons donc à cette araignée qui me fit penser à la mortelle veuve noire et qui me glaça l’espace d’un instant alors que je gardais l’œil rivé sur mon oculaire… et si c’en était une ?

Après identification, il s’agissait d’une stéatoda grossa dont le nom vernaculaire est  « fausse veuve noire ». Elle appartient à la famille des theridiidae, caractérisées par leurs fines pattes et leurs abdomens globuleux et dont la veuve noire est l’espèce la plus dangereuse.

Elle me parut minuscule en regard de celles que j’avais observées l’après-midi. C’était une femelle d’environ 1 cm. Cette espèce se distingue également par son dimorphisme sexuel, le mâle ne dépassant guère la moitié de la taille d’une femelle. L’abdomen de la stéatoda grossa est une sorte de carapace sphérique d’un brun qui tire vers le rouge sombre ou le violet, marquée par une bande semi-circulaire plus claire qui borde sa partie supérieure.

Cosmopolite, elle est présente en Europe, en Amérique du nord en Australie et en Nouvelle-Zélande. Ce n’est pas une très bonne architecte. Elle construit une toile qui se réduit à un enchevêtrement irrégulier de fils d’une soie collante. Elle possède de surcroît une mauvaise vue et comme pour beaucoup de ses congénères, elle a développé une extrême sensibilité aux vibrations qui lui permet de localiser précisément l’insecte pris dans sa toile. Cette araignée n’est pas agressive et ne mord que pour se défendre.  Sa morsure est toutefois douloureuse et peut occasionner des cloques ou de légers malaises pouvant parfois durer quelques jours.  Les médecins  américains ont d’ailleurs noté que le sérum développé pour les piqures de veuve noire était efficace sur les morsures de stéatoda. Cette dernière ne craint pas la veuve noire, avec laquelle elle n’hésite pas à engager le combat pour  marquer ou conquérir un  territoire.

J’ai eu l’occasion de vérifier que cette araignée était assez craintive et peu belliqueuse, car, à la moindre alerte elle prenait la fuite. J’ai même essayé de la toucher avec une brindille, et au lieu de fuir, elle s’est recroquevillée sur elle-même en adoptant une posture cataleptique (voir image) durant  près d’une minute, ce qui m’a permis de la photographier dans cette posture. Une stéatoda peut effectuer jusqu’à trois pontes dans l’année, son sac d’œufs contient  de 40 à 100 œufs. Elle est capable de rester de longs mois sans se nourrir, pourvu qu’elle ait de l’eau. Une femelle peut vivre jusqu’à six  ans alors que le mâle meurt généralement après l’accouplement.

Thomise blancheEn fin de journée, peu avant de passer à table sur notre terrasse, je vis, sur le carreau de brique qui nous sert de dessous de plat, un minuscule animal blanc qui, cette fois encore, avait toutes les caractéristiques d’une araignée.

Effectivement, après avoir passé la journée à observer des araignées parmi les plus grosses d’Europe, je me trouvais là en présence d’un rejeton bien plus petit : une thomisidae communément nommée  thomise ou araignée crabe dont la taille varie entre 4 et 9 mm selon le sexe. Vu sa faible taille, j’étais manifestement  en présence d’un mâle. Cette araignée est une redoutable prédatrice, une de ses particularités est de rechercher un terrain de chasse dont la couleur dominante correspond à sa propre coloration, elle est alors parfaitement dissimulée. Elle possède également des pattes antérieures plus fortes que les pattes postérieures, précisément pour pouvoir saisir sa proie qu’elle guette sur un rebord de pétale de fleur ou un abeille viendra, tôt ou tard se poser.

Elle est capable de  neutraliser des insectes bien plus gros qu’elle. Pour cela, elle les frappe de ses crochets venimeux au niveau de la nuque. Son venin est inoffensif  pour l’homme, mais il suffit à tuer et à dissoudre les tissus internes de ses proies avant qu’elle ne les aspire pour s’en nourrir. La thomise recherche les fleurs dont les couleurs sont proches de la sienne. Il est assez surprenant d'observer sa progression au sol et de constater qu’elle se déplace latéralement, tout  comme un crabe. Les thomisidae regroupent 2146 espèces connues. Celle que j’ai photographiée ici est une thomise blanche.

Anatomie des araignées

Les araignées disposent toutes de huit pattes. On ignore si elles possèdent des capacités auditives, dans la mesure où on n’a trouvé aucune trace d’oreille. Il semble par contre qu’elles aient développé une grande sensibilité aux vibrations.

Comme on le constate sur les photographies que j’ai présentées, elles sont dotées de plusieurs yeux, généralement huit et plus rarement six, organisés par paires. La figure ci-contre montre différents types d’implantation suivant les espèces. Par exemple l’implantation des yeux de l’épeire diadèmes ou des argiopes correspond au dessin N°9, alors que l’implantation de la thomise correspond au N°5 (Ces particularités sont utiles pour classifier les nouvelles espèces). On pourrait penser que, de ce fait, leur vue est excellente, ce qui n’est pas le cas. Leurs yeux sont simples, très rudimentaires et fixes, ce qui justifie probablement leur nombre, afin de permettre un angle de vue plus étendu. Aujourd’hui on ne sait pas encore précisément  s’ils ont des fonctions spécifiques comme par exemple la vision nocturne ou la détection des infrarouges.

Les araignées possèdent des crochets à venin rétractés dans les chélicères placés devant leur appendice buccal. Lorsque ces chélicères viennent appuyer sur une proie, les crochets venimeux sortent, un peu à la manière des griffes d’un chat, et s’enfoncent dans les chairs de leur victime. Ces crochets creux sont reliés à des glandes à venin qui elles-même subissent une compression due à l’effort exercé par les chélicères ; le venin est ainsi injecté.

PédipalpesLes araignées possèdent également deux petites extensions nommées pédipalpes (voir détail ci-contre à gauche) positionnées à l’avant de leur céphalothorax10 et  qui leur servent d’organe sensible pour percevoir l’environnement immédiat par le toucher.

Ces appendices jouent aussi un rôle essentiel dans le processus de reproduction : Le mâle arrivé à maturité sexuelle ne s’alimente plus lorsqu’il  est en mesure de se reproduire. C’est alors qu’il tisse une petite toile dite « spermatique » sur laquelle il dépose une faible quantité de son sperme. Il utilise ensuite ses pédipalpes dotés de petits renflements à leurs extrémités, nommés bulbes copulateurs, qui lui servent à aspirer et à stocker son propre sperme (sur l’image de détail ci-contre, les pédipalpes ne possèdent pas de bulbes, ce sont donc ceux d’une femelle). Le mâle en quête d’une partenaire se sert des phéromones déposées sur le fil d’Ariane que laisse en permanence cette dernière sur son passage. Comme je l’ai indiqué plus haut,  le mâle arrive souvent avec une proie afin d’occuper  la femelle. Durant ce temps, il utilise ses pédipalpes et les enfonce dans l’office génital de la femelle nommé épigyne pour libérer son sperme. Cet orifice est positionné juste en dessous des crochets de la femelle, ce qui rend la pénétration très périlleuse. Généralement le sort du mâle est invariable, aussitôt après la fécondation, il est dévoré par sa compagne. Par la suite, elle aura la possibilité de stocker le sperme quelque temps dans sa spermathèque pour attendre le moment propice à la ponte.

Ci-dessous,  une coupe anatomique d’araignée femelle.

coupe anatomique d'une araignée femelle

Pour conclure  cette journée consacrée aux arachnides, je ne pus m’empêcher de penser que Caramany resterait pour moi, une fois encore, cet extraordinaire lieu de découverte au sein d'un environnement qui laisse une fois de plus rêver à tous  les possibles...

 Notes:

  1. Biographie universelle, par Rabbe, Boisjolin et Saint pruve. Edition 1834,  chez F.G Levrault. (Tome III p. 99)
  2. Ancien terme signifiant vilain ou mal-propre.
  3. Pierre-Antoine-Augustin, chevalier de Piis (1755-1832), haut fonctionnaire de police mais également  homme de lettres et dramaturge français qui écrivit également des chansons.
  4. Notice des insectes de la France réputes venimeux. Par joseph Amoureux. Edité en 1789 à Paris, Rue et Hôtel Serpente .(page 56-57).
  5. Dictionnaire d’histoire naturelle, par Valmont-Bomare. Edition 1791 a Lyon , chez Bruyset frères.(tome I, p.409)
  6. Philippe de la Hire. Grand astronome français  (1640-1718) collaborateur de Cassini, professeur au Collège de France et membre de l’Académie Royale des sciences.
  7. Qui n’est autre ici qu’ Athéna, fille de Jupiter , déesse de la sagesse, protectrice des sciences et des arts. Arts qui, dans le langage ancien, désignaient ce que nous nommons aujourd’hui artisanat (incluant donc le métier de tisserand)
  8. Trois déesses représentent la Lune : Séléné, Artémis et Hécate. Hécate  représente la lune noire, symbolisant la mort.
  9. « Orbitèle » désigne une araignée qui tisse sa toile de manière circulaire, indépendamment de l’espèce.
  10. Le céphalothorax ou prosome, se dit lorsque la tête et le thorax ne sont pas dissociables. Cette partie d’où partent les pattes des araignées renferme également leur système nerveux, les glandes à venin et une partie du système digestif .

Sources:

Photos: Philippe Garcelon