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Les moulins de Caramaing-3

 

III.2 Le moulin pris dans la tourmente des biens nationaux 

Avec la Révolution, la structure féodale sur laquelle repose l’organisation de la société depuis   des siècles va rapidement s’effondrer. La seigneurie de Caramaing était passée dans le giron de la famille de Mauléon-Narbonne de Nébias en 1754 par le mariage de dame Jeanne Françoise   Suzanne de Roger de Caramaing avec messire Marc Antoine de Mauléon-Narbonne. Ce dernier décèdera en 1774 laissant comme principal héritier son fils aîné François Savary. Comme son père, le nouveau comte de Mauléon-Narbonne choisira la carrière militaire et son titre de capitaine de cavalerie le tiendra éloigné de ses domaines, ce qui ne sera pas sans conséquences. C’est donc sa mère qui assure la gestion des biens, comme le montre le bail à ferme sur les terres d’Ansignan qu’elle signe le 24 mai 1785 avec les sieurs Jean-Baptiste Chauvet négociant à  Caramaing, et Louis Salvat, fils d’Ambroise, de Saint Arnac.* Elle décède à Nébias, le 6 octobre 1790 après avoir appris, ce qui a dû créer dans la famille une certaine inquiétude, que le 4 août 1789, l’Assemblée Constituante avait voté  l’abolition des privilèges de la noblesse, et avoir vécu en ce début d’année 1790 la mise en place, dans ses seigneuries, des conseils généraux de communes, ce qui supprimait de fait les fonctions de baile, procureur et consuls et rendaient les habitants non plus vassaux mais citoyens, avec à leur tête un maire qui prenait ses ordres de la Nation.

le châteauMais une autre information venue de la capitale aurait dû inquiéter la famille Mauléon, c’est celle de la confiscation par décret du 2 novembre 1789 des biens de l’Eglise qui deviennent des « biens nationaux » A ces biens, l’Assemblée constituante rajoutera ensuite les biens de la Couronne et enfin le 30 mars 1792 étendra la notion de bien national aux biens des émigrés ayant quitté la France depuis le 1er juillet 1789. Ces biens seront confisqués puis mis en vente dès le 27 juillet 1792.

Les autorités révolutionnaires vont saisir cette opportunité, pour considérer, prenant en compte les dires des Carmagnols, que le comte de Mauléon-Narbonne est un émigré, alors que la famille, en la personne de dame Marie Marguerite de Béon de Cazaux, son épouse, va essayer de démentir cette affirmation. Dans ses démarches, elle fera inscrire systématiquement, en citant son mari, « prétendu émigré » Force est quand même de constater que si c’est elle qui tente de sauver ce qui peut l’être, c’est qu’il n’est pas là.           

             *ADPPO 3E 34/420 notaire Lacombe à Saint Paul de Fenouillet 

III.3 Qu’advient-il du moulin dans tout ça ? 

Le Directoire du district1 ne perdra pas de temps. Il demande à la municipalité un état des biens et immeubles appartenant à Monsieur de Mauléon. Il faut dire que sur le canton de Latour nouvellement créé, Caramany est la seule commune qui possède en plus des biens d’Eglise, des biens d’émigré, que l’on sait importants puisqu’ils s’étalent sur plusieurs villages des Pyrénées orientales et de l’Aude. Ceci explique cela.

L’état des biens est rédigé par le secrétaire de la municipalité Joseph Grand, tout indiqué pour connaître les propriétés de la famille Mauléon puisqu’il assure aussi les secrétariats d’Ansignan dont il deviendra le maire, de Lansac, Trilla et Lesquerde.

 En préambule il précise « lequel dit Sieur Mauléon regardons comme émigré vu qu’il est absent depuis longtemps du département avançant même par ouy dire qu’il est en Espagne. »

On peut se demander si cette formule relève de sa propre initiative ou si elle a été un peu suggérée. Il énumère ensuite sa maison cy-devant château, de nombreuses terres, et ce qui nous intéresse plus particulièrement un moulin bladier2 à deux meules avec une petite construction jointe et un moulin à huile avec tous les outils courants (nous y reviendrons).

Le Directoire du district désigne ensuite comme commissaire Maître Gironne, notaire à Latour de France, qui se présente à Caramany le 10 mai 1792. Dès le début de son rapport*,  il note que « Dominique Richard, maire, Joseph Foussat et Marty Calvet, officiers municipaux disent que Monsieur François Savary de Mauléon, cy-devant seigneur et aujourd’hui propriétaire de la terre de Caramany, est absent du département et ajoutent même avoir su qu’il était en Espagne depuis longtemps. » On voudrait insister, on ne s’y prendrait pas autrement. Il précise ensuite que le cy-devant château est habité par François Audouy, du Vivier, en qualité de fermier et qu’il détient un bail de six ans courant à partir du 29 septembre 1790 ; il détaille aussi bien sûr l’ensemble des propriétés parmi lesquelles un moulin à farine et un moulin à huile. 

             * ADPO 1 QP 640 

III.4 Le nouveau meunier n’est pas un chanceux. 

En cette année 1792, les nuages noirs s’amoncellent au-dessus de l’ancienne seigneurie et pas seulement les nuages administratifs, car ceux du ciel vont aussi faire des dégâts.

Le 10 juillet, un orage dévastateur s’abat « du côté du terroir de Trilla » Nous l’apprenons par une lettre du 15 juillet* envoyée par la municipalité au district. Les officiers municipaux estiment les dégâts sur le moulin à 1 000 livres. Ils demandent l’aide de la Nation et la nomination d’un commissaire qui devra se rendre sur place pour constater la nécessité des réparations, car si « les pauvres misérables dudit Caramaing doivent se rendre pour moudre en d’autres moulins très éloignés, ce sera le coup de grâce. »

Un courrier du nouveau meunier suit de peu, le 21 juillet*, celui des élus et il nous apporte de précieuses informations. Ce meunier s’appelle Antoine Rainaud et a signé un bail à ferme le 15 avril. Il se dit « meunier du moulin du Sieur Mauléon, ci-devant seigneur de Caramaing, à présent sous la main de la Nation ». Cette expression, comme la demande d’aide d’ailleurs, semble prouver que le moulin a bien été confisqué, mais peut-être pas en totalité comme nous allons le voir plus loin.

Antoine Rainaud demande que les réparations soient prises en charge car, depuis son arrivée, il a subi un orage, le 6 juin, qui a occasionné 250 livres de dégâts,  un autre le dernier du mois qui a été aussi dévastateur que le précédent et enfin celui du dixième du présent mois dont les dégâts s’élèvent d’après lui à 300 livres, auxquels il ne peut faire face. Le moins que l’on puisse dire, c’est que, si tous ces événements sont vrais, son bail a vraiment mal commencé.

mariage du meunier Rainaud

Il faut considérer qu’il y a eu une suite aux demandes ci-dessus puisque le meunier ne quitte pas le moulin et, parenthèse heureuse dans une période difficile, il se marie même au village.

Nous sommes en janvier 1793, le 15 exactement, et ce n’est pas sur le registre de la paroisse que nous trouvons son acte de mariage mais sur le tout nouveau et encore vierge registre d’état civil. L’officier public qui reçoit les futurs époux n’est autre que Jean Damien Montferrand, curé de son état, et voici ce qu’il écrit : « d’une part, Antoine Rainaud, meunier âgé de trente-huit ans, domicilié dans la susdite municipalité fils de feu Bernard Rainaud aussi meunier et d'Elisabeth Rainaud de la municipalité d'Arques, département de l'Aude, d’autre part, Anne Laforgue âgée d'environ trente-neuf ans, domiciliée dans la dite municipalité de Caramaing, fille de feu Jean Laforgue, brassier et d'Elisabeth fage, aussi domiciliée dans le dit Caramaing » A noter que le marié, même si c’est d’une écriture très maladroite, sait au moins écrire son nom. De cette union naîtra Jean Pierre, le 3 octobre 1793

Un mois à peine après ses noces, le 17 février, Antoine Rainaud devra affronter un nouvel épisode pluvieux et toujours « en tant que meunier du moulin de Caramaing appartenant à la Nation », il réclamera aux autorités une indemnité de 300 livres, correspondant à la perte occasionnée par cet « orage et inondation qui a emporté la chaussée et comblé le ruisseau du canal d’amenée. » Il signale qu’il est « hors d’état de faire les réparations ayant subi d’autres pertes qui se portent à 900 livres*. Après une visite d’experts, il recevra 260 livres. 

            *ADPO L 590 

III.5 L’administration ne relâche pas son emprise : 

Le 22 ventôse de l’an II (12 mars 1794), un nouvel inventaire des biens Mauléon est établi par la municipalité*1. Dominique Richard a été remplacé par Charles Chauvet qui est issu de la famille de notables du village. Il possède une solide instruction (c’est le premier maire sachant lire et écrire), et il est qualifié de marchand ou négociant dans les registres. Pour réaliser ce nouvel inventaire qui semble avoir pour but de fixer une estimation des biens, il est assisté de Jean Pierre Barrière, officier municipal, Michel Delonca3, fermier de Monsieur de Mauléon, et Antoine Raspaud meunier pour l’expertise du moulin.  Lorsqu’on compare cet inventaire à celui de 1792, et surtout lorsqu’on le relit, après avoir trouvé dans la même liasse de documents plusieurs lettres de propriétaires signalant au district leur intention d’acquérir les biens de l’émigré Mauléon, et que parmi ces lettres se trouvent celles de Charles Chauvet et de Jean Pierre Barrière, on a l’impression (mais peut-être n’est-elle pas justifiée ?) qu’il y a dans la rédaction une certaine volonté de déprécier les biens plus que de les mettre en valeur.

En voici quelques exemples

« Le moulin à farine est en fort mauvais état pour ce qui concerne le jeu du dit moulin… il est affermé au citoyen Antoine Rainaud d’Arques ici présent qui aurait fait des réparations… Tout près un grand cortal avec un petit logement fort délabré pour un berger…Plus un moulin à huile et un bâtiment dépendant lequel moulin qui ne peut aller que momentanément et par le moyen d’un réservoir d’eau est très mal disposé pour la fabrication des huiles et est sujet à des inconvénients qui doivent nécessairement en diminuer le rapport… »

Au final, le moulin à farine est estimé à 6 000 livres, à mettre en correspondance avec le bail à ferme qui est de 600 livres payables chaque année, le total de l’estimation s’élevant à 30 210 livres. C’est quand même une somme très importante quand on pense que le total de la redevance versée chaque année au seigneur par l’ensemble des habitants de la seigneurie est de 297 livres, 9 sous et 6 deniers*2.

signatures de l'an 2

Mais nous n’en sommes pas encore à la vente, car il faut se mettre en conformité avec le décret du 8 avril 1793 de la Convention nationale qui dit dans son article premier : « Les moulins et usines appartenant à la Nation ou provenus des émigrés qui sont placés sur des rivières ou cours d’eau ne pourront être vendus qu’après qu’il aura été vérifié que leur conservation ne cause aucun dommage aux propriétés environnantes et que leur destruction ne deviendra pas nécessaire au défrichement des marais. » C’est donc le 7 prairial de l’an III (26 mai 1795) que l’ingénieur ordinaire des Ponts et Chaussées, une toute nouvelle administration, se présente à Caramaing « pour vérifier un moulin à farine appartenant à Mauléon émigré ». Conformément au décret, il requiert la présence des officiers municipaux. Jean Pierre Barrière et Jean Gély assisteront donc à la vérification, laquelle conclura « que le moulin à farine ne cause par sa conservation aucun dommage aux propriétés environnantes et que sa destruction ne deviendra pas nécessaire au défrichement des marais*3. »

Si l’ingénieur des Ponts et chaussées n’a pas rencontré le maire, c’est parce qu’il n’y en avait pas. Car, la Constitution de l’an III avait décidé que « les communes dont la population était inférieure à 5 000 habitants, ce qui devait être le cas d’une très grande majorité d’entre elles, ne forment pas une municipalité. » Elles désignent un agent et un adjoint qui forment la municipalité de canton.

Le district demande donc cette année-là à la municipalité du canton de Latour de France d’évaluer les biens nationaux. Pour Caramany, l’estimation totale s’élève à 32 795 livres ; c’est une somme énorme par rapport aux autres communes qui n‘ont que des biens d’Eglise. L’estimation est par exemple de 3 600 livres seulement à Latour, 2 490 livres à Bélesta et 300 livres à Rasiguères.

 Ces 32 795 livres se répartissent en 2 400 livres pour les biens d’Eglise et donc 30 395 livres pour les biens Mauléon dans lesquels on trouve un moulin à farine, 6 000 livres, un moulin à huile 1 800 livres, un grand logement cy-devant château, 6 824 livres, des sommes donc très proches voire identiques à l’estimation de l’an II et qui sont le 11 pluviôse de l’an VI (31 janvier 1796) « certifiés véritables par nous, membre de l’administration du canton de Latour*3. »Je note juste que le président de cette administration est Charles Chauvet, passé avec cette nouvelle constitution de maire de Caramaing à Président du canton. Une preuve s’il en fallait une de l’influence de la famille Chauvet dans cette zone de la vallée de l’Agly. 

            *1ADPO 1 QP 640

            *2ADPO 1 QP640

            *3 ADPO 1 QP 434 

III.6 Le moulin n’appartient-il vraiment qu’à la Nation ? 

L’ensemble des événements relatés dans les paragraphes précédents semblent accréditer le fait que dès 1792, l’administration du département a classé le comte François Savary de Mauléon-Narbonne dans la catégorie des émigrés, confisquant ses biens et préparant leur vente au bénéfice de la République. Pourtant, au moins quatre documents contredisent cette théorie. Le 4 vendémiaire de l’an V, (25 septembre 1796), le notaire Gironne est chargé une fois de plus, à la demande du district de faire un inventaire des biens mais cette fois-ci en présence d’un certain Jean Dellac, « chargé de commission par Madame Elisabeth Pétronille de Mauléon-Narbonne*. » Et le 13 pluviôse de l’an V, (1er février 1797), cette même dame pétitionne pour dire qu’elle est trop taxée sur l’ensemble des biens*. On ne peut qu’en déduire que la famille de Mauléon a conservé une forme de propriété sur ses terres, une propriété, en tout cas, à ce moment-là, revendiquée ni par le seigneur en titre, toujours absent, ni par son épouse pourtant vivante en 1797, mais par sa sœur cadette Elisabeth Pétronille. D’ailleurs ces droits ne sont pas remis en cause puisque le district répond à sa pétition de la manière suivante :

le cortal du seigneur« Nous avons reconnu que ladite Mauléon Elisabeth Pétronille n’avait pas été trop taxée comparativement aux autres habitants pour ce qui concerne les terres, mais seulement relativement à deux usines, puisque le revenu net du moulin blatier a été porté à 400 francs, quoiqu’il ne puisse être évalué qu’à 300 francs et que celui du moulin à huile a été porté à 150 francs quoiqu’il ne puisse être évalué qu’à 100 francs. (Il faut donc accepter) la demande d’un dégrèvement proportionnel à l’égard du moulin blatier parce qu’il y a dans cette usine une seule meule4 et qu’elle ne peut pas être d’un très grand rapport située sur le territoire d’une commune peu peuplée et ayant dans les  territoires voisins des usines de la même nature, et à l’égard du moulin à huile primo parce qu’il y en a un autre dans le territoire, secundo parce que les oliviers de Caramaing ne sont pas bien productifs, tertio parce que le revenu de pareilles usines a toujours été très incertain surtout depuis que les oliviers ont souffert pour les gelées. »

Faute de documents, une question reste pour le moment sans réponse : Quand l’indivision entre la Nation et les Mauléon a-t-elle été décrétée et avec quelles modalités ? 

            *ADPO 1 QP 640 

III.7 Le départ du meunier

Les baux étant la plupart du temps de 6 ans, Antoine Rainaud aurait dû terminer son contrat en mars ou avril 1798. Or il a quitté le moulin en octobre 1797, au moment où l’activité va battre son plein, et de manière peu cavalière. Nous l’apprenons encore par un courrier de Madame Elisabeth Pétronille de Mauléon qui se plaint de son départ*1. Il faut noter que ce courrier rédigé au début du mois de brumaire de l’an VI est co-écrit avec Madame Christine de Montauroux veuve Béon ; il semble donc que les intérêts du couple héritier des domaines Mauléon aient bien été pris en charge par des personnes de leurs familles respectives.

« … vous exposant que le moulin farinier de Caramaing vient d’être abandonné par Antoine Rainaud qui en a fermé la porte et emporté la clef et attendu que ce moulin est dans un état de délabrement qui doit nous faire craindre d’en prendre possession… demandent un état de situation… »

Cette demande adressée au district est une nouvelle confirmation que la propriété du moulin est indivise entre les représentants de l’ancien propriétaire et la Nation. La réponse sera rapide : dès le 15 brumaire (5 novembre 1797), l’administration municipale du canton désigne un commissaire, l’agent municipal de Caramaing Cyr Vaysse, et l’autorise à faire ouvrir la porte du moulin à farine et à faire constater les réparations par un citoyen meunier de profession et par le citoyen Cardon bienfondé des pétitionnaires. Dès le 18 du même mois, Cyr Vaysse est à pied d’oeuvre et en plus du citoyen Cardon et de l’expert Louis France, il se fait assister des citoyens François Bédos, adjoint municipal et François Audouy habitant à Lansac. Le constat de la commission est net, le moulin est vraiment en mauvais état. Il serait fastidieux de recopier l’ensemble du rapport mais il faut retenir que de nombreuses pièces nécessaires à son fonctionnement sont à changer y compris les meules, qu’il faut réparer l’escalier, la cheminée, le four, changer les portes y compris celle de l’écurie, mais aussi refaire la chaussée du canal entièrement emportée et la prise d’eau. Le total des travaux est estimé à 2 297 livres et l’on peut se demander si ce n’est pas de guerre lasse contre les intempéries et les blocages administratifs, l’état du moulin l’empêchant de travailler, que le meunier a quitté les lieux.

Après transmission du rapport, l’avis suivant sera donné le 22 brumaire (12 novembre 1797) « Considérant que ce moulin est d’une indispensable nécessité aux habitants de Caramaing qui privés de cette usine, sont forcés d’aller loin moudre leurs grains, le commissaire du Directoire entendu… est d’avis d’autoriser les pétitionnaires à faire les réparations dont le montant sera pris sur le fermage »

Toutes urgentes qu’elles soient, les réparations n’ont pas été faites immédiatement. Un « état explicatif des réparations à faire au moulin farinier de Caramaing » a été établi le 28 pluviôse de l’an VI (16 février 1798) par Louis France habitant à Caudiès et Pierre Bertrand habitant au moulin à farine de Felluns, experts*2. Ils précisent en préambule que cet état est réalisé « sur la réquisition faite par le citoyen Cardon de donner aux réparations détaillées des états faits le 18 brumaire, les explications et dimensions à chaque article… afin que les adjudications puissent s’y conformer » Cela augure bien de la volonté des propriétaires de procéder aux réparations. En ont-ils eu le temps, j’en doute. Car cinq mois après, les biens du domaine Mauléon ont été placés sous séquestre. C’est un courrier plus tardif de la municipalité du canton de Latour qui nous en révèle la date*3.Le Président, un certain Grieu, répondant certainement à une interrogation du district quant à la gestion des biens Mauléon, indique que ces biens étaient « indivis entre la République et Pétronille Mauléon qui n’a produit aucun compte quoiqu’elle ait joui en toute propriété jusqu’au 21 messidor de l’an VI (9 juillet 1798) époque à laquelle nous fîmes mettre le séquestre sur les biens pour compte de la République » Un autre document daté de ce 21 messidor signé par le commissaire « pour procéder au rétablissement du séquestre ordonné par l’administration centrale du 15 du mois » reprend la longue liste des biens mais nous révèle aussi des détails intéressants. D’abord, les biens sont toujours régis par François Audouy qui détient « une autorisation de continuer, en date du 18 août 1795 signé par Cardon, agent d’affaires de l’émigré » Ensuite, le moulin à farine est entre les mains de Germain Busquet, « par autorisation du département ».  Enfin les bêtes à laine ne figurent plus à l’inventaire car « ayant été vendus par l’émigré Mauléon antérieurement à son émigration ».

Les conséquences du séquestre ne se sont pas faites attendre le receveur du domaine national à Saint Paul, s’est transporté à Latour, le 4 thermidor de l’an VI (22 juillet 1798) pour la vente des grains récoltés sur le domaine. Même s’il ne parle pas du moulin, ce document donne une idée des récoltes en jeu, sachant que le vente concerne ce qui reste de ces récoltes, après déduction de la part du fermier. Il a donc été vendu 288 gerbes de froment sur 648 récoltées, 104 gerbes de méteil sur 214 récoltées, 600 gerbes de seigle sur 1 568 récoltées, 31 gerbes de paumelle sur 66 récoltées, la différence allant au fermier mais aussi à la nourriture des chevaux qui ont servi au transport. Le froment a été acheté en partie par le citoyen Charles Chauvet et le seigle par le citoyen Valentin Matschniggt, son beau-frère. Les gains de la journée, au bénéfice de la Nation s’élèvent à 719.25 francs.

La même opération sera reconduite pour les fruits le 2 vendémiaire an VII (23 septembre 1798) 

            *1ADPO 1 QP 640

            *2 ADPO LP 1324

            *3 ADPO 1 QP 640 

III.8 Après un nouveau meunier, un nouveau fermier 

le Prat granLe nouveau meunier Germain Busquet est donc arrivé entre novembre 1797 et juin 1798. Il est né à Cubières dans l'Aude en 1770 d'un père meunier. Nous ne connaissons pas les conditions de son bail ; a-t-il accepté de prendre le moulin en l’état avec promesse des réparations à venir, mais que s’est-il passé après le séquestre ? Il a quand même dû pouvoir exercer son office puisqu’il figure les années suivantes sur les listes des  patentes en tant que meunier*. En   1809, à l’occasion d’un épisode juridico rocambolesque concernant le moulin dont nous reparlerons plus loin, il est toujours là et dispose même, et ce depuis au moins trois ans, d’un ouvrier en la personne de son frère Louis. 

La vente des produits terminés, le Directoire du département met en « adjudication le bail afferme du domaine national de Caramany » Il est bien précisé dans ce bail que le fermier devra entretenir les bâtiments, cultiver, ensemencer, tailler les haies, arroser, etc… et qu’il ne pourra être demandé une diminution du prix ou indemnité même pour causes de stérilité, inondations, grêle ou gelées. L’offre est fixée à 100 francs. « Il a été allumé successivement 10 feux ayant élevé le prix à 2 740 francs pour le nom du citoyen Charles Chauvet, fils. Cette adjudication qui a eu lieu le 19 vendémiaire an VII (10 octobre 1798) a le mérite de montrer une fois de plus l’intérêt de Charles Chauvet pour les biens des Mauléon.

Ce bail accordé comprend sans aucun doute le moulin à huile mais, un meunier étant sur place, comprend-il le moulin à farine ? Une pétition que Charles Chauvet transmet le 1er nivôse de l’an VIII (22 décembre 1799) *2 semble dire que oui. Fermier depuis 14 mois, voilà qu’il se plaint déjà auprès du propriétaire. Au passage, on remarque sa maîtrise parfaire de la langue. Il se dit « fermier pour la République par le hasard de circonstances fâcheuses par acte du 19 vendémiaire an VII ». Il ajoute que « cette afferme porte une perte réelle et considérable puisqu’elle est presque du double de la véritable valeur. » Rappelons que s’il a remporté le bail c’est qu’il a proposé l’enchère la plus haute. Il continue en disant qu’il subit cet hiver-là « le temps le plus désastreux jamais vu, sans parler des inondations réitérées que provoquent les glaces et les neiges » Il n’y aurait aucun espoir de récolte. De plus, il signale que le canal qui conduit au moulin à huile a été emporté et qu’un éboulement affreux recouvre l’olivette. « Je ne parlerai pas du moulin à farine qui depuis plus d’un mois ne peut moudre… » A-t-il obtenu du département une réponse ferme sur les conditions du bail où il était mentionné qu’aucune réclamation ne pourrait être faite ou sa situation catastrophique a-t-elle été prise en compte ? Je l’ignore.

Quoi qu’il en soit, nous pouvons fixer cet épisode de mauvais temps après le 18 septembre*3 puisque les moulins ont été inspectés ce jour-là dans le cadre d’un inventaire décidé par le département et qu’aucun désastre n’a été signalé. Voici ce qu’écrit l’enquêteur : « Ayant trouvé le citoyen Chauvet, commissaire nommé par l’administration municipale du canton, ayant invité le citoyen Baptiste Laforgue, agent municipal, nous sommes transportés à un moulin à huile en bas du village … appartenant par indivis à la République et aux héritiers de l’émigré Mauléon, de là nous sommes transportés au moulin à farine à deux meules sur la rive droite de la rivière l’Agly, dont la prise d’eau est à la distance de 1 500 m vis-à-vis de la métairie appelée Mas d’Ansignan, au moyen d’une digue en fascine, sans art. Le moulin appartient aux mêmes que le précédent. N’ayant aucune autre usine à visiter ni aucun autre cours d’eau nous sommes retirés après avoir dressé et signé le présent verbal avec les citoyens commissaires ; à Caramany, le 2ème complémentaire de l’an VII de la République française une et indivisible » 

            *1 ADPO L 590

            *2 ADPO 1 QP 640

            *3 ADPO 14 SP 2 Enquête de l’an VII 

III.9 La vente a bien eu lieu : 

En l’an X, Charles Chauvet signe des baux à ferme pour l’exploitation des terres autrefois incluses dans les biens nationaux. Il est certain qu’il en est devenu propriétaire dans cet intervalle de deux ans entre décembre 1799 où il était toujours fermier et juillet 1802.  A suivre 

Notes :

  1. Les districts correspondent à nos arrondissements. Ils étaient administrés par un Conseil de huit membres et un Directoire de quatre membres.
  2. On ne trouve pas le mot bladier dans les dictionnaires de Français, mais blaier et blatier, celui qui vend le blé d’après le Littré. Par contre, le blé en occitan se dit blat et le champ semé de blé uno bladièra ; le moulin bladier est donc le moulin qui sert à moudre le blé ou moulin à farine, pour le distinguer du moulin à huile.
  3. Le premier inventaire de Maître Gironne citait comme fermier François Audouy, résidant au château. A deux reprises les inventaires réalisés par Charles Chauvet font état de Michel Delonca qui a aussi un bail sur les années 1790-1796. Je suppose que comme pour les terres d’Ansignan, les biens de Caramany qui représentaient quand même une très grande propriété avaient été donnés à ferme à deux fermiers.
  4. Il y a de toute évidence une erreur dans ce rapport puisque le moulin, depuis sa construction, comporte deux meules. A moins que l’auteur ait voulu dire qu’une seule meule fonctionnait ? 

Sources : Les sources seront données à la fin de l’étude.

Photos:

1 et miniature: Le château, propriété de la famille Mauléon-Narbonne. On distingue bien sa forme quadrangulaire avec une cour intérieure et autour le chemin de ronde à ras de la falaise. Cliché Philippe Garcelon.

2: Ouverture du registre d'état civil et premier mariage républicain Antoine Rainaud, meunier et Anne Laforgue. Archives départementales numérisées.

3: Les signatures de la municipalité en l'an 2. On note la belle écriture du maire Charles Chauvet. Montferrand, "notable" n'est autre que le curé. Archives communales.

4: Le cortal des Coudoumines (partie ancienne à gauche) appartenant au domaine Mauléon. Cliché Philippe Garcelon.

5: Le Prat gran et la "fabrique", d'abord propriété Maulèon, puis Chauvet. Cliché Bernard Caillens