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Encore une arrestation à Caramany

 Nous avons pu suivre dans cette rubrique l'étonnante histoire du soldat Gaychet, décoré de la légion d'honneur après avoir été pris en flagrant délit de braconnage par un garde champêtre dans les bois de Caramany. Quelques années plus tard, en 1823, le territoire communal a été le théâtre d'une nouvelle arrestation, celle d'un dangereux conspirateur ou, pour le moins, considéré comme tel par les autorités.

 

L' affaire Lonjon 

Trois journaux de l'époque vont nous éclairer sur cette affaire d'état assez surprenante.

Le 19 avril 1823 dans son numéro 907, L' Ami de la Religion et du Roi 1, journal ecclésiastique, politique et littéraire, comme il s'intitule, a publié dans sa rubrique « les nouvelles politiques » au milieu d'affaires internationales, de nominations d'ambassadeurs, d'avis de décès de hauts personnages, l'entrefilet suivant:

« Le nommé Lonjon, de Perpignan, d'abord guide et aide de camp de Cugnet de Montarlot, et plus tard Miquelet de Figueras a été arrêté aux environs de Caramany et conduit dans la prison de Perpignan. »

Que venait faire à Caramany cet individu et que lui reproche-t-on? La façon de le présenter montre d'entrée que l'affaire est politique. Il a été au service d'un certain Cugnet de Montarlot. Ce dernier était militaire de carrière dans les années 1798 à 1813 et, en tant qu'officier, avait donc servi la république puis l'empereur. Il s'était même fait remarquer par quelques actions héroïques. Après le retour du roi, par contre il fait partie de plusieurs sociétés secrètes regroupant des bonapartistes qui inquiètent le pouvoir. Il est même emprisonné à deux reprises, essentiellement à cause de ses écrits séditieux et de mémoires aux titres percutants rédigés dans un style incendiaire. Se sentant en danger, il se rend en Espagne furtivement dans les premiers mois de 1821. L'année suivante, il rentre en France par le département de la Haute Garonne avant de s'enfuir une nouvelle fois en Espagne. D'après sa biographie, ses textes deviennent de plus en plus incohérents et il commence même à sombrer dans la démence. (voir plus loin). Sa fin sera tragique puisqu'il tombe aux mains des royalistes espagnols qui le condamnent à mort et le fusillent.

 

Un complot contre la monarchie 

Lonjon, quant à lui, passera quelques mois en prison et sera jugé à Perpignan dès le mois de décembre. Deux journaux font un compte rendu assez détaillé de son procès. Voici ce que l'on peut lire dans le Journal politique et littéraire de Toulouse 2 , en date du mercredi 24 décembre.

journal-toulouse

« Perpignan, le 20 décembre 1823

Une affaire déplorable a été portée le 16 de ce mois, devant la cour d'assises du département des Pyrénées Orientales. Il s'agissait d'un complot tendant à exciter la défection parmi nos troupes, à allumer la guerre civile en France, à renverser le Trône légitime de nos rois.

Trois individus occupaient le banc des accusés. Antoine Lonjon de Perpignan, Pons, avoué, de Limoux et Vaur fils, négociant de Carcassonne...

L'acte d'accusation a appris qu'une conspiration était permanente en Catalogne, que des machinations s'ourdissaient contre la France, que des complots se tramaient; que le crime était flagrant... Barcelone était le foyer de la conspiration. Il s'étendait jusqu'à Figueras. Des bandes armées, le drapeau de la révolte à la main, s'étaient montrées dès le mois de mars dernier à la frontière espagnole et avaient invité à fraterniser avec elles les soldats de l'armée qui leur répondirent par un froid mépris. C'est sous d'aussi affreux auspices que l'accusation se présentait. Elle a révélé que plusieurs mois avant son arrestation, Lonjon avait servi de guide à Cugnet de Montarlot. Ce Cugnet que le chef politique de Gironne fit arrêter bientôt et conduire à Barcelone, d'où pour se soustraire à l'ordre de se rendre dans une ville de la Castille qui lui avait été assigné pour résidence , il s'était échappé par mer déguisé en matelot et porteur d'un faux passeport. Ce Cugnet qui en débarquant à Rosas fut arrêté de nouveau, se proclamait président du grand empire, chef des armées constitutionnelles et grand maître de l'ordre du Soleil. Il avait donné à Lonjon un brevet de capitaine-aide de camp et l'avait créé chevalier du soleil. Cette nomination était datée de l'an quatre de la lumière.

Cependant Lonjon, dépourvu de tout moyen d'existence s'était enrôlé dans un corps de miquelets 3 constitutionnels et y avait obtenu le grade de caporal. Le 2 avril dernier, il part de Figueras à cheval et arrive le soir même en France. Il passe la nuit dans une métairie isolée, et ainsi de gîte en gîte,toujours avec des guides qu'il paie fort cher, il arrive dans la matinée du 6, près de Caramany, commune limitrophe du département de l'Aude. Sa marche était suivie. Averti de son départ de Figueras, le préfet du département avait donné aussitôt l'éveil à la gendarmerie. C'est là qu'il est arrêté sur la route même par des gendarmes. Des paquets cachetés, d'autres qui ne l'étaient point, sont trouvés sur lui; comme les chevaliers de la liberté, il était armé d'un énorme poignard. Une lettre ouverte l'accréditait dans sa mission.

Parmi les paquets cachetés, un se trouvait à l'adresse de Joly, contumax, et un autre à celle de Vaur, également accusé. Dans tous étaient des exemplaires imprimés d'un manifeste à la nation française et d'une adresse à l'armée. Les écrits, datés d'un quartier général des hommes libres, au sommet des Monts Pyrénées, excitaient à la sédition et à la révolte. Par leurs lettres, les conjurés demandaient aussi de l'argent et des hommes. Lonjon est désigné comme devant être le guide de ces derniers pour franchir la frontière. »

Dans Le constitutionnel, journal du commerce, politique et littéraire 4, on s'intéresse plus aux personnages et aux interrogatoires. L'identité des accusés est plus précise: Lonjon se prénomme Antoine, est âgé de 33 ans, est né à Perpignan et habite Saint Féliu d'Avall. Mais surtout le chroniqueur relate l'arrestation.

 

Lonjon n'est pas venu à Caramany par hasard. 

gendarme-1823« Le premier témoin, Jean Reynal, brigadier de gendarmerie à la résidence de Stagelle 5, dépose que le 5 avril dernier, il reçut l'ordre de son capitaine d'arrêter le nommé Lonjon, que l'on savait être rentré en France le 2 dudit mois, qu'on présumait qu'il se rendait à Caramany, chez son beau frère, et qu'il était porteur de papiers séditieux; que s'étant rendu à Caramany, avec trois gendarmes chez le sieur Chauvet, beau frère de l'accusé, et n'ayant pas trouvé ce dernier, il était revenu sur ses pas et s'était caché en avant de ses camarades, derrière une borne; que vers minuit et demi, il entendit le trot d'un cheval; que le cavalier étant arrivé à quatre pas de lui, il s'élança sur lui, et ayant pris la bride de son cheval, il lui mit le pistolet sous la gorge, et lui ordonna de s'arrêter au nom du Roi; qu'il appela en même temps les autres gendarmes et après avoir fait mettre pied à terre à Lonjon, ils lui demandèrent son nom, ensuite s'il n'était pas porteur de papiers; que celui-ci tira de sa poche des papiers ficelés et un grand couteau qu'il remit au brigadier; qu'ayant fouillé les fontes de la selle, il y trouva un pistolet chargé; qu'ils le firent ensuite remonter sur son cheval et le menèrent à Perpignan. »

Suivent de nombreuses questions et leurs réponses dans lesquelles Lonjon essaie de minimiser son implication dans le complot et ses relations avec Cugnet de Montarlot.

Interrogé sur le fait de choisir les chemins de traverse et de voyager la nuit, il répond qu'il se savait surveiller par le préfet et qu'il souhaitait arriver incognito chez son beau frère..

Après quatre heures de délibération la Cour d'assises relaxe Pons et Vaur mais pour Lonjon... L'édition du 28 décembre nous donne la réponse:

« Monsieur l'avocat général, d'une voix très émue, requiert la peine de mort contre Lonjon. La cour délibère sur l'application de la peine, et condamne Lonjon à la peine de mort. Lonjon a entendu la lecture de son arrêt sans émotion; il n'en a pas été de même dans l'auditoire qui a été consterné lorsque le président a prononcé que la cour se réunissait à la majorité du jury 6; ces paroles ont passé de bouche en bouche jusque sur la place de la Loge, où une foule immense attendait la décision du tribunal; certains sont restés dans la stupeur, les femmes ont poussé de profonds gémissements. »

C'est donc la peine de mort qui va conclure la participation de Lonjon à une affaire qui à nos yeux pourrait apparaître plus rocambolesque que grave. Faire passer un comploteur un peu illuminé de France en Espagne, transporter des documents, étaient-ce vraiment des actions pouvant mettre en péril le trône de Louis XVIII? En tout cas, l'affaire a fait du bruit à Perpignan mais aussi dans le royaume puisque plusieurs journaux l'ont relatée. C'est d'ailleurs pour cela que l'on peut se demander si la justice n' a pas agi sur ordre pour aboutir à un verdict si radical. Le fait de signaler la présence du préfet dans la salle d'audience n'est certainement pas un hasard.

 

Les conséquences pour Caramany

Y a t-il eu à Caramany des conséquences de cette arrestation? Difficile à dire. L'affaire n'est certainement pas passée inaperçue. La famille Chauvet était la famille de notables la plus puissante du village, celle qui détenait, avec un commerce d'étoffes, le plus de terres et en particulier les propriétés de l'ancien seigneur. Le représentant de la famille dans les années 1820 est Louis Chauvet, né en 1785, fils de Charles Chauvet nommé maire de 1793 à 1795 donc sous la République. Lui-même a été nommé maire sous l'Empire en 1813, ce qui doit suffire pour être suspect aux yeux des représentants de l'autorité royale; il avait d'ailleurs été démis de ses fonctions le 14 juillet 1816 par arrêté du préfet qui avait profité des troubles causés dans la commune par ses désaccords avec le curé Montferrand 7. Quatorze ans plus tard, lorsque les Bourbons sont chassés du trône par la petite révolution de 1830, il retrouve le fauteuil de maire au service d'un nouveau régime: la monarchie du roi Louis Philippe 1er. Il n'y restera que quelques mois, montrant encore une fois les rapports difficiles entre la famille Chauvet et les idées royalistes.

Il reste à s'assurer que c'est bien lui, Louis Chauvet, le beau frère de Lonjon. Le constitutionnel ne mentionne pas de prénom et nous pouvons donc garder un petit doute. En tout cas, le sieur Chauvet n'apparaît pas dans la liste des accusés, tout au moins de ce procès. Il a certainement été mis, comme Vaur et Pous, sous surveillance ainsi que sa famille.

maison-chauvetLes archives municipales ne portent pas mention de l'affaire Lonjon ce qui est compréhensible, mais un fait saute immédiatement aux yeux: le maire, Dominique Fourcade, qui avait été reconfirmé dans ses fonctions le 15 juin 1821 et qui était donc théoriquement en poste jusqu'en 1826 a présenté sa démission. Le 8 septembre 1823, il est autorisé, « en vertu de la lettre de Mr le Préfet », à installer son successeur Joseph Vignaud. Ce dernier est tenu de prêter « le serment voulu par la Loi ainsi qu'il suit Je jure fidélité au roi, aubeyssance a la Charte Constitutionnelle et aux Loix du Royaume », ce qui n'est pas étonnant dans ces périodes troublées.

Mais c'est la fin du compte-rendu qui est un peu surprenante: « appres lequel sermant nous avons proclamé le dit sieur Joseph Vignaud Maire de la commune de Caramany avons invité l'assemblée à le reconnaître en cette qualité et à lui obéir en tout ce qu'il commandera pour l'interent de sa commune en particulier pour l'exécution des loix et pour la prospérité de l'état. Remise lui a été faite dessuite de touts les papiers composant les archives de la commune et des autres objets lui appartenant aussi conformément a l'etat fait en double expedicion dont lun signé par le dit Joseph Vignaud restera entre les mains de dit fourcade pour lui servir de decharge de tout quoi nous avons dressé le presant proces verbal que les membres presants ont signé ou fait leur marque. »

Il est rare d'avoir de telles précisions, comme celle d'écrire que le partant garde une exemplaire de l'état fait pour servir de décharge. Dominique Fourcade avait-il des craintes? En tout cas il a pris des précautions; la formule de demander à l'assemblée d'obéir au maire n'est pas non plus souvent écrite. Beaucoup de détails laissent donc à penser que cette passation est sous haute surveillance. On peut aussi noter que la municipalité n'a pas été confiée à l'adjoint Jean Estève (il signe Estèbe) mais à un conseiller, peut-être moins proche du maire.

Dernier fait surprenant, le nouveau maire n'a pas signé 8 alors que le document comporte la signature de Fourcade suivi de maire. Est-ce un simple réflexe pour celui qui dès le début de la séance s'intitulait ex maire ou une façon de montrer son désaccord?

 Quoi qu'il en soit, grâce à Lonjon, les lecteurs des journaux parisiens et toulousains ont appris qu'il existait à côté de Perpignan, une commune du nom de Caramany (même si elle n'est pas limitrophe avec l'Aude) et qu'il s'y passait des événements graves.

Et une fois de plus l'Histoire de notre village a quelque peu rejoint la grande Histoire de France.

 

Notes:

  1. Le titre peut surprendre, mais en 1823, il n'est plus question de république ni d'empire. La chute de Napoléon 1er et son exil définitif à l'île Sainte Hélène ont permis aux Bourbons de retrouver le trône de Louis XVI. C'est Louis XVIII, le frère qui le suivait dans l'ordre de la succession qui règne désormais. Les nobles émigrés sont rentrés et les anciennes valeurs remises à l'ordre du jour.Le titre du journal, qui ne peut être que très proche du pouvoir, rappelle curieusement la devise des chouans « Dieu et le Roy ». Il est publié deux fois par semaine, le mercredi et le samedi à Paris chez Adrien Le Clerc, qui se présente comme «  imprimeur de Notre Saint Père le PAPE et de Mgr l'Archevêque de Paris ». 
  2. Il paraît les lundis, mercredis et vendredis et est imprimé à Toulouse.
  3.  Les Miquelets étaient des fusiliers de montagne. Issus de la région, ils constituaient une troupe légère, très aguerrie, capable de harceler l'ennemi en pratiquant des embuscades  ou des coups de main, puis disparaissant grâce à sa connaissance du terrain.
  4. C'est un quotidien, imprimé à Paris, rue de Montmartre.
  5.  Estagel
  6. Sur le cas de Lonjon, les jurés se sont divisés à sept contre cinq. La Cour a donc accepté cette décision, ce qui semble avoir surpris les auditeurs. Mais la rédaction du journaliste n'est pas très claire: que signifie « se réunir à la majorité du jury »? Accepter une décision à la majorité ou ne réunir que la majorité qui est pour la peine de mort , ce qui revient à avoir l'unanimité.
  7.  « Le curé est un tracassier, il s'est rendu coupable de faits qui déshonorent son ministère; il est généralement détesté, pour ne pas dire méprisé des paroissiens, et fort mal vu dans les communes voisines, même par ses confrères. Le maire manque de prudence et de modération, il est fort irascible, porté à la haine et à la vengeance. Ses principes politiques sont plus qu'équivoques. » Archives départementales série O
  8.  Sa signature est reconnaissable sur d'autres délibérations, donc il savait signer. De plus, il était censé être présent, sinon comment aurait-il pu prêter serment?

 

Sources:

  • Archives municipales: registre des délibérations
  • L' Ami de la religion et du roi, journal ecclésiastique, politique et littéraire, n° 907 du 19 avril 1823
  • Le journal politique et littéraire de Toulouse et de la Haute Garonne , n° 153 (X année) du mercredi 24 décembre 1823.http://images.jdt.bibliotheque.toulouse.fr/1823/B315556101_JOUTOU_1823_12_24.pdf
  • Le Constitutionnel, journal du commerce, politique et littéraire, éditions des 24, 26 et 28 décembre 1823
  • Biographie des condamnés pour délits politiques depuis la restauration des Bourbons en France, par MM. Aug. Imbert et B. L. Bellet, Bruxelles 1827
  • D'Ille et d'ailleurs Caramany n° 2 avril 1986

Photo: maison Chauvet - Bernard Caillens avec l'aimable autorisation de la propriétaire